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Pourquoi Carrefour a décidé de vendre des légumes "interdits"

Carrefour va vendre dans une quarantaine de magasins, des légumes dont les semences sont interdites à la vente en France. Un acte militant qui séduira les adeptes du bio et des produits qui ont du goût. Mais attention à ne pas sombrer dans la caricature.

Après les légumes moches d'Intermarché, le lait dont le prix est fixé par le consommateur, voici les légumes "interdits" de Carrefour. L'enseigne va vendre dans une quarantaine de ses magasins des légumes rares et qui ont disparu des grands circuits de distribution. Il s'agit par exemple de l'artichaut Camus du Léon, de la courge butternut Kouign Amann ou encore des haricots coco du Trégor. "Il s'agit de légumes bio qui offrent une grande diversité de goût avec une réelle qualité nutritive, explique Hervé Gomichon, directeur qualité et développement durable chez Carrefour. Mais comme il ne sont pas inscrits au registre, ils sont rares car leur semence ne peuvent pas être commercialisées."

Ce registre en question est le Catalogue officiel français des espèces et variétés potagères qui compte plus de 7.000 variétés appartenant à 250 espèces. Créé en 1932, il a pour but de clarifier et d'harmoniser les différents types de semence afin qu'il n'y ait pas profusion de dénominations pour une même variété. En France, pour avoir le droit de commercialiser des graines, il faut donc qu'elles soient inscrites à ce catalogue. Or comme pour le dépôt de brevet, cette inscription a un coût qui va de 1.000 à 10.000 euros selon les espèces. Une somme rédhibitoire pour des petits producteurs qui veulent cultiver ces légumes anciens.

Une pétition pour permettre leur commercialisation

D'où le terme habilement marketé par Carrefour de "légumes interdits". Car en réalité, la commercialisation de ces légumes n'est pas interdite -ce que fait Carrefour est totalement légal- seule la commercialisation des graines est prohibée. "D'ailleurs ces producteurs vendent déjà leurs légumes sur de petits marchés locaux ou à des restaurateurs, indique Hervé Gomichon. Mais c'est la première fois qu'on les propose en grande distribution." L'enseigne a ainsi signé des contrats de cinq ans avec une dizaine de petits producteurs pour tenter de faire émerger une filière pour l'heure quasi-inexistante. Cinquante tonnes seront mis en vente d'ici un an et Carrefour espère monter à 1000 tonnes d'ici cinq ans.

Ces légumes "interdits" issus de l'agriculture biologique seront vendus à des tarifs identiques à ceux des produits bio standards. Comptez par exemple 2,50 euros le kg de potimarron, 3,50 euros le kg d'oignon rose d'Armorique, 3,99 euros le kg d'artichaut Camus de Léon ou encore 4,50 euros le kg d'échalote demi-longue de Cleder.

Mais Carrefour ne compte pas s'arrêter là et espère bien en proposer d'autres. Pour cela, l'enseigne compte se mettre les consommateurs dans la poche au moyen d'une pétition pour convaincre les autorités d'assouplir les conditions d'inscription au catalogue. "Il existe plusieurs millions de variétés différentes mais nous ne pouvons en commercialiser qu'un infime pourcentage, déplore Hervé Gomichon. Il faut faire évoluer les conditions d'accession à ce catalogue pour qu'elles soient plus souples." Depuis un décret de 1981, l’inscription sur le catalogue est subordonnée à la triple condition que la variété soit distincte, stable et suffisamment homogène.

12 ans de développement pour un nouveau blé bio

Des critères qui favorisent l'uniformisation et la standardisation, déplorent les partisans des légumes oubliés. Certains militants ont même tenté de passer outre et de vendre malgré tout des semences non inscrites au catalogue. C'est le cas de l'association ariégoise Kokopelli qui en fait son cheval de bataille. Condamné en 2006 à 17.130 euros d'amende, l'association a en outre été accusée de concurrence déloyale par Graines Baumaux, un semencier de Nancy. La Cour d'Appel de Nancy a dans un arrêt de 2014 un peu assoupli la législation en autorisant la vente de graines non-inscrites à des jardiniers amateurs qui n'en feront pas un usage commercial. Il faut alors inscrire les variétés sur liste officielle de "variétés dont la récolte est principalement destinée à l’autoconsommation" pour un coût modique de 125 euros par variété. Un progrès selon les promoteurs des semences interdites qui espèrent néanmoins que l'État ira plus loin en rendant l'inscription au catalogue plus accessible.

Les semenciers de leur côté, accusés par les associations d'influencer le législateur afin de maintenir le statu quo, estiment que la législation actuelle permet déjà aux producteurs d'inscrire les produits au catalogue. Sauf qu'ils ne militent pas pour baisser les tarifs d'inscription. Pour les industriels, le système actuel protège en effet la recherche et l'innovation dans le secteur. En 2013, par exemple, de nouvelles variétés de blés bios ont été mises sur le marché permettant un meilleur rendement. Ce qui a nécessité douze ans d'expérimentation à l'Inra et l'Itab avec le soutien de l'Etat et de la filière. Du blé qui a intégré le circuit de la consommation pour fabriquer du pain bio.

Selon le Gnis qui gère le catalogue officiel français des espèces et variétés potagères, ce développement coûteux n'est rendu possible que grâce aux bénéfices réalisés sur les autres variétés présentes de longue date dans le catalogue. Un débat donc plus complexe qu'il n'y parait et que l'Etat devra trancher dans les années à venir.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco