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Les secrets de Saint-Lô pour éviter la désertification de son centre-ville

Avec 400 commerces, un marché quotidien et un taux de vacance commerciale faible pour une ville de sa catégorie, Saint-Lô (Manche) vient d'être distinguée par l'association Procos.

Avec 400 commerces, un marché quotidien et un taux de vacance commerciale faible pour une ville de sa catégorie, Saint-Lô (Manche) vient d'être distinguée par l'association Procos. - Saint-Lô

Alors que les centres des villes moyennes se dépeuplent dangereusement de leurs commerces, la ville de Saint-Lô dans la Manche vient d'être distinguée comme petite ville la plus dynamique de France sur le plan commercial. Voilà pour quelles raisons.

Les centres-villes sont-ils en train de mourir? Si certaines grandes villes -Paris en tête - réussissent à conserver leur attractivité, les moyennes et petites villes souffrent depuis maintenant plus d'une décennie. Ce qu'on appelle la vacance commerciale (les locaux commerciaux désaffectés) progresse comme une gangrène dans les centres-villes. Ce taux, qui était de 7,2% à peine en 2012 au niveau national, a grimpé à 7,8% en 2013, 8,5% en 2014 et 9,5% en 2015 selon la fédération du commerce spécialisé Procos.

Et encore, ce chiffre serait bien plus haut sans l'attractivité des grandes villes. "Près de la moitié des centres-villes observés ont un taux de vacance supérieur à 10%", explique Alexandre de Lapisse, responsable des études chez Procos. Autrement dit, dans les villes moyennes en France, plus d'un local commercial sur 10 est vide. Et le phénomène s'accélère. Pour quelles raisons? Il y a bien sûr les effets conjoncturels comme la crise, les difficultés de pouvoir d'achat, les fermetures d'usines. Mais aussi et surtout des éléments structurels plus inquiétants. Comme la concurrence du commerce en ligne et le fort développement du commerce en périphérie. Hypermarchés, centres commerciaux et autres villages de marques plombent les commerces de centre-ville des communes moyennes peu touristiques. 

Le parc progresse 2 fois plus vite que la consommation

Une explosion des grands formats de périphérie alors même que la consommation ne suit pas. "Depuis les années 2000 en France, le parc de surfaces commerciales croît en effet à un rythme plus rapide que celui de la consommation, note Procos dans une étude. Ce parc a progressé de 3% par an, alors que dans le même temps, la consommation n’a progressé que de 1,5% par an". 

Les villes moyennes sont-elles pour autant condamnées à dépérir? La fédération du commerce pense que ce n'est pas une fatalité. D'ailleurs, dans un nouveau rapport dévoilé cette semaine, Procos a distingué des lauréats, soit des villes qui ont réussi à maintenir un commerce de centre-ville contre vents et marées. Dans la catégorie des petites villes moyennes, c'est Saint-Lô la lauréate. La commune de 20.500 habitants, préfecture de la Manche, n'est pas réputée pour être un haut lieu touristique. Et pourtant, son taux de vacance commerciale n'est que de 6,6% quand la moyenne pour les villes de la catégorie est à 11%.

"La ville est très forte sur beaucoup de critères comme le ratio emploi sur population active (elle propose 20.000 emplois alors que sa population n'est que de 10.000), son indice de chiffre d'affaires au m² est très correct, elle dispose de nombreux commerces indépendants alimentaires", détaille Alexandre de Lapisse, de Procos. Selon la fédération du commerce, Saint-Lô bénéficie en partie d'une situation favorable. "C'est une ville isolée, donc elle ne subit pas la concurrence des grands centres urbains et comme elle a été reconstruite après sa destruction pendant la guerre, elle dispose de facilités d'usage comme des parkings en centre-ville notamment", explique Procos.

Ne pas chasser la voiture du centre

Une situation favorable et une politique clairement en faveur du centre-ville. "L'attractivité de notre territoire est notre mot d'ordre politique, explique François Brière, le maire de la préfecture de la Manche. C'est compliqué mais il faut travailler sur plein d'aspects différents". À commencer par la place accordée à la voiture. Alors que les villes moyennes sont tentées d'imiter les grandes en chassant l'automobile du centre-ville, Saint-Lô ne veut pas faire la guerre à la voiture. La ville dispose de 2.000 places de parking, gratuites pour la plupart. "Nous disposons d'une zone bleue mais nous sommes assez tolérants, assure François Brière. Devant la mairie, nous songeons à transformer la place réservée au parking en halle couverte mais nous compenserons les places de stationnement perdues."

Surtout, la ville qui compte aux alentours de 400 entreprises (dont plus de 200 commerces) tente de limiter le poids des zones commerciales périphériques en soutenant l'association des commerces de centre-ville (200 adhérents). Un poste de manager de centre-ville a ainsi été créé. Sous l'autorité de l'association des commerçants mais financé par la ville à hauteur de 40.000 euros par an, il propose des opérations commerciales communes et fédère les commerçants, petits ou gros. "Par exemple, la grande surface Intermarché veut partir en périphérie, à l'est de la ville, explique François Brière. Nous discutons avec elle pour trouver des solutions pour ne pas léser les commerces du centre comme par exemple, une carte de fidélité qui serait commune à tous les magasins de la ville". 

La fermeture de Moulinex aurait pu plomber la ville

Au-delà de l'action directe sur les commerces, la ville travaille sur l'attractivité au sens large. Car ce sont ces "motifs de venue qui font l'attractivité des centres-villes, explique Pascal Madry, le directeur de Procos, pas les commerces". "Les magasins s'installent s'il y a du flux, pas l'inverse. Les centres-villes qui résistent sont ceux qui ont su conserver des motifs de venue comme des entreprises pour l'emploi, des établissements scolaires, des administrations... Et à trop privilégier la périphérie, les villes ont souvent condamné leur centre-ville". La ville participe ainsi à l'amélioration de l'habitat au centre en aidant les propriétaires à créer des copropriétés pour que les gens n'aillent pas obligatoirement habiter en périphérie. Elle privilégie le centre aussi pour les équipements sportifs. "Nous avons une salle de basket qui fait office de salle de concert que nous allons rénover, explique le maire de Saint-Lô, pas question de la déplacer en périphérie". 

Tous ces éléments mis bout à bout font qu'au final, Saint-Lô est la ville qui s'en sort le mieux dans sa catégorie. Mais elle a aussi bénéficié d'un contexte favorable. Comme dans les années 2000 après la fermeture de l'usine Moulinex. Le site, qui a employé jusqu'à 1.000 personnes était un motif de venue majeur pour la ville. Sa fermeture (qui a d'ailleurs eu lieu le 11 septembre 2001) n'a pas plombé la ville car les pouvoirs publics se sont à l'époque mobilisés pour créer un grand pôle hippique de 18 hectares. 9 millions d’euros ont ainsi été mis sur la table pour éviter à la ville de sombrer. "Aujourd'hui avec les difficultés financières de l'État, ça n'aurait peut-être pas été possible", reconnaît le maire de Saint-Lô. Ce que constatent de nombreuses communes qui subissent la désindustrialisation et la désertion de leurs centres-villes.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco