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Bruno Lasserre quitte l'Autorité de la concurrence

Sous des dehors affables, Bruno Lasserre se montrait inflexible

Sous des dehors affables, Bruno Lasserre se montrait inflexible - BFM Business

L'inflexible gendarme de la concurrence depuis 2004 retourne au Conseil d'Etat. L'Elysée propose Isabelle de Silva pour le remplacer.

Certains dirigeants du CAC 40 ont dû sabrer le champagne en apprenant la nouvelle. La Lettre de l'Expansion l'annonçait la semaine dernière, c'est maintenant officiel, Bruno Lasserre quitte l'Autorité de la concurrence. Le conseil des ministres l'a nommé, ce 28 septembre, au Conseil d'État. Précisément, il va prendre la tête, vendredi 30 septembre, de la section de l'intérieur, à la place de Christian Vigouroux, atteint par la limite d'âge (65 ans). Pour le remplacer, l'Elysée propose Isabelle de Silva.

Âgé de 62 ans, libéral convaincu, Bruno Lasserre dirige le gendarme de la concurrence depuis 2004. Il avait été nommé par Jacques Chirac, puis renouvelé par Nicolas Sarkozy, puis par François Hollande. Longtemps, il avait répété qu'il partirait en 2014 à l'issue de son second mandat, mais avait finalement joué les prolongations, n'ayant pas trouvé de point de chute, et les candidats à sa succession ne se bousculant pas... Il tenait aussi à boucler plusieurs affaires avant son départ, notamment l'amende de 350 millions d'euros infligée à Orange -une de ses cibles préférées- pour son comportement sur le marché des entreprises. 

Bilan largement positif

Comme il y a deux ans, trouver un successeur du même niveau reste une gageure. Circulent les noms de quatre membres du collège de l'Autorité de la concurrence: Thierry Dahan (vice-président, issu de la Cour des comptes), Sandra Lagumina, Isabelle da Silva et Séverine Larere (membres non permanents, issues du Conseil d'État).

Car Bruno Lasserre quitte son poste sur un bilan largement positif. D'emblée, il a eu la main plus lourde que ses prédécesseurs, infligeant des amendes bien plus élevées afin, arguait-il, de dissuader les entreprises de violer le droit de la concurrence. Au total, il aura infligé 5,8 milliards d'euros d'amendes entre 2004 et mi-2016. La sanction la plus forte de l'Autorité avait été prononcée contre un cartel de lessiviers: 950 millions d'euros d'amendes visant plusieurs géants des secteurs de l'entretien/hygiène/beauté en décembre 2014. Il a aussi fortement réduit les délais d'instruction des plaintes qui lui étaient soumises.

D'un point de vue juridique, il a fait preuve d'audace et d'innovation (il a par exemple annulé le rachat de TPS par Canal Plus six ans après que ce rachat ait eu lieu -une première), tout en voyant la plupart de ses décisions confirmées par la justice. 

D'un point de vue institutionnel, il a étendu les pouvoirs de son organisme, récupérant en 2009 le contrôle des rachats, jusque là contrôlés par Bercy -à cette occasion, le Conseil de la concurrence sera rebaptisé Autorité de la concurrence. Plus récemment, il a fait passer plusieurs de ses chevaux de bataille -la libéralisation des autocars ou des professions réglementées...- dans la loi Macron (il avait côtoyé Emmanuel Macron au sein de la commission Attali en 2009).

Affable mais inflexible 

Inflexible sous des abords affables, il a régulièrement démontré une certaine indépendance vis-à-vis des entreprises comme du politique. On se souvient par exemple de l'amende record (534 millions d'euros) infligée en 2005 aux trois opérateurs mobiles, alors que l'ancien patron d'Orange (Thierry Breton) était devenu ministre de l'Économie. Tout récemment, il a encore refusé le projet d'accord entre Canal Plus et beIN Sports, malgré l'intense pression mise par la chaîne cryptée.

Il a aussi communiqué abondamment, bien plus que ses prédécesseurs, et de manière toujours très pédagogique, ce qui lui a valu l'estime de la presse, à qui il expliquait défendre les petits contre les gros: les consommateurs contre les oligopoles, les nouveaux entrants contre les anciens monopoles. En 2016, les journalistes l'ont ainsi classé 3e meilleur dirigeant d'une institution publique, selon une étude du cabinet VcomV.

Revers de la médaille: l'Autorité de la concurrence, avec ses maigres moyens (190 personnes et 20 millions d'euros de budget), a dû mettre les bouchées doubles pour tenir le rythme impulsé par son président. 

Juste retour du destin

Mais tout ce travail a été reconnu par ses pairs. La Commission européenne a ainsi renvoyé au gendarme français l'examen de 21 rachats depuis 2009, une faveur qu'elle n'accorde qu'aux autorités qu'elle juge suffisamment sérieuses et indépendantes. Bruno Lasserre s'enorgueillissait aussi de recevoir chaque année la meilleure note (5 étoiles) de la Global competition review, comme les gendarmes de la concurrence américain et allemand. 

Juste retour du destin pour ce conseiller d'État avec qui la République s'était montrée auparavant ingrate. En 1997, lorsqu'il avait fallu nommer le premier gendarme des télécoms, Jacques Chirac avait préféré nommer un de ses anciens collaborateurs (Jean-Michel Hubert), plutôt que Bruno Lasserre, pourtant taillé pour le poste (il dirigeait alors l'administration des Postes et Télécommunications et avait préparé l'ouverture à la concurrence du marché des télécoms). Notre homme avait alors entamé une traversée du désert: il manqua de peu la présidence d'Intelsat, puis retourna au Conseil d'État, où il fut président de la 1ère sous-section du contentieux, puis président adjoint de cette section.

Jamal Henni