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Confinement: lait, viande, légumes... le risque de gaspillage face à une production excédentaire

Les producteurs laitiers vont devoir réduire leur production

Les producteurs laitiers vont devoir réduire leur production - PHILIPPE HUGUEN / AFP

Lait, viande, fruits... En raison de la fermeture des restaurants et de la mise en place du confinement, certains produits agricoles manquent de débouchés. Résultat, la production est excédentaire. L'Union européenne a été interpellée pour soutenir la constitution de stocks afin d'éviter une chute des prix et un risque de gaspillage.

Si certains produits sont en tension depuis le début de l’épidémie de coronavirus, d’autres font au contraire l’objet d’une surproduction préoccupante qui fait planer la menace du gaspillage, rapportent Les Echos. C’est notamment le cas du lait, du fromage, de la viande, du poisson, des fruits et légumes...

La filière laitière rencontre en effet des difficultés liées à la mise en place du confinement: les exportations sont réduites et le marché français est saturé du fait de la disparition de certains débouchés (restaurants, cantines). Elle va aussi devoir absorber un pic de production de lait saisonnier en avril.

Dans ce contexte, la Confédération paysanne appelle à ce qu'une "réduction obligatoire des volumes soit mise en place dès à présent", dans une lettre ouverte publiée vendredi. La production de lait doit être diminuée de 18% en avril par rapport au même mois l'an dernier, une proportion "qui correspond au volume déjà surstocké ou détruit" chaque semaine, explique le syndicat. La semaine passée, 40 millions de litres de lait sur 220 millions collectés étaient en surplus.

Pour l'heure, ce surplus est en partie absorbé par les stocks sous forme de poudre et de beurre. Mais cette solution "pénalise les éleveurs et éleveuses" car cette accumulation de produits "se traduira par une chute du prix du lait à la ferme et ce, durant plusieurs mois voire plusieurs années après la crise", estime la Confédération paysanne.

Réduction de la production de 2 à 5%

Face à cette situation, l'interprofession laitière, le Cniel, a appelé mercredi les éleveurs volontaires à réduire leur production du mois de 2 à 5%, contre une indemnisation de 320 euros les 1000 litres de lait. Elle appelle également les pouvoirs publics à intervenir. Mais pour la Confédération paysanne, "cette réduction n'est pas suffisante puisque 18% du volume laitier est en surplus chaque semaine, et celui-ci risque d'augmenter avec le pic de production printanière".

Des obligations sont déjà mises en place dans certaines zones, comme dans le Jura (-8% de volume pour les trois mois à venir), selon le syndicat. La Confédération paysanne se dit consciente de "l'effort et des sacrifices" demandés aux éleveurs mais considère que c'est "indispensable pour permettre à la filière laitière française de survivre à la crise sanitaire". Elle appelle à la "solidarité" entre producteurs et entre entreprises.

La filière a rarement dû prendre des décisions aussi drastiques. En 2016, les producteurs français de lait avaient volontairement réduit leur production dans un contexte de surproduction mondiale et de chute des prix, contre une indemnisation décidée au niveau européen.

"La grande distribution ne nous achète plus notre production"

Les éleveurs font eux aussi part de leur inquiétude alors que la consommation de viande chute avec la mise en place du confinement et la fermeture des restaurants. "Il y a 600.000 agneaux à vendre. Un cinquième seulement sera abattu en raison du marché", explique aux Echos Dominique Chargé, président de La Coopération Agricole. Une situation d’autant plus préoccupante qu’il est impossible de "stocker" les animaux de la ferme. De fait, ces derniers doivent être vendus à un âge précis, à défaut de quoi ils seront déclassés et donc invendables. 

Egalement concernée par un manque de débouchés pour sa production, la filière fruits s’inquiète elle aussi. "La grande distribution ne nous achète plus notre production, elle a peur de la perdre à cause des mesures de confinement parce que la fraise ne se conserve pas longtemps. Ces derniers jours nous n’avons rien vendu", déplore Patrick Jouy, fraisiculteur à Sainte-Livrade-sur-Lot (Lot-et-Garonne). "Le coup de grâce a été l’annonce du Premier ministre de fermer les marchés de plein air", un circuit court qui restait un important débouché.

Et lorsqu’il arrive à vendre sa production, Patrick Jouy est obligé de la brader. "Nous vendons aujourd’hui à deux euros le kilo de la ciflorette, qui est un produit haut de gamme, au lieu de 8 à 10 euros habituellement, sachant que notre coût de production est à 6,50", souligne-t-il. "Nous allons mettre 10 ans à nous en remettre mais de nombreuses exploitations vont faire faillite, prévient-il. C’est catastrophique, les fraisiculteurs sont en danger."

Appel à l'Union européenne

Face aux difficultés à vendre certains aliments, le député européen Eric Andrieu demande à l'Union européenne de soutenir la constitution de stocks afin d'éviter une chute des prix et un gaspillage alimentaire. "Certains produits agricoles seront bientôt excédentaires faute de pouvoir être acheminés ou vendus", explique dans un communiqué publié vendredi Eric Andrieu, eurodéputé en charge de l'Agriculture. 

"Pour éviter de graves dérégulations de prix des aliments, les fermetures de milliers d'exploitations à travers l'Europe ou encore un gaspillage alimentaire sans précédent, il est urgent et indispensable que l'Europe accélère la mise en place de stocks alimentaires", estime cet eurodéputé socialiste. "L'Europe peut et doit des aides aux producteurs et aux industriels qui mettraient en stocks des produits qui ne trouvent pas preneur", a-t-il insisté, précisant que "plusieurs Etats européens" réclamaient une telle mesure.

"Nous ne pourrons pas trouver de débouchés pour tout", a souligné jeudi lors un point presse sur Twitter la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert. "C'est la raison pour laquelle nous nous sommes tournés vers le ministre de l'Agriculture, pour demander à Bruxelles d'envisager le plus vite possible (...) des mécanismes d'accompagnement financier, pour pouvoir stocker, reporter, congeler, bref, faire en sorte que les produits ne soient pas jetés ou détruits, et que la perte économique pour les producteurs soit atténuée.", a-t-elle détaillé. 

De son côté, le Modef (Mouvement de défense des exploitants familiaux) "exige un stockage public de l'Union européenne des produits laitiers, de la viande d'agneau", selon un communiqué publié vendredi. Le syndicat agricole rappelle qu'une telle mesure avait été mise en place en 1984 pour le beurre, ce qui avait permis de "réguler la production et de maintenir les prix pour les producteurs français". La mesure avait été accompagnée de la création de quotas. Ainsi, le Modef demande que "les quotas laitiers puissent être réintroduits pendant 18 mois correspondant à la durée maximum de stockage du beurre".

Paul Louis avec AFP