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Après le départ de Shinzo Abe, que reste-t-il des "Abenomics"?

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe (g) arrive à ses bureaux à Tokyo, le 28 août 2020.

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe (g) arrive à ses bureaux à Tokyo, le 28 août 2020. - Kazuhiro NOGI © 2019 AFP

Le Premier ministre du Japon a annoncé ce vendredi qu'il allait démissioner pour des raisons de santé. Il restera une personnalité majeure de l'archipel, notamment en raison de sa politique économique novatrice.

En 2012, un Shinzo Abe fringant se faisait connaître pour son programme de relance économique rapidement surnommé "Abenomics". Huit ans plus tard, au crépuscule du mandat d'un Premier ministre japonais rattrapé par la maladie, ses réussites partielles ont été balayées par le Covid-19.

Voici les principaux points de ce programme, décliné en "trois flèches", et leur bilan.

Assouplissement monétaire XXL

Dès son retour au pouvoir fin 2012, après un premier passage raté en 2006-2007, Shinzo Abe nouait un pacte avec la Banque centrale du Japon (BoJ): celle-ci s'engageait à mettre en oeuvre une politique d'assouplissement monétaire inédite. L'objectif: diminuer le coût du crédit pour stimuler l'activité des entreprises et la consommation des particuliers, en visant une inflation de 2% pour en finir avec la déflation qui hante l'économie nippone depuis les années 1990.

Les efforts de la BoJ ont notamment renforcé la compétitivité des entreprises japonaises à l'export, en faisant baisser le yen. Mais l'objectif d'une inflation annuelle de 2% est resté un doux rêve. L'économie japonaise s'est certes un temps redressée et les prix ont progressé dans l'ensemble, mais bien plus modestement qu'espéré.

Le pays a même connu la déflation entre 2015 et 2016, laquelle a fait son retour cette année avec la crise mondiale provoquée par le coronavirus.

Relances budgétaires à gogo

Le gouvernement de Shinzo Abe a accompagné les efforts de la BoJ par des relances budgétaires, la "deuxième flèche" des Abenomics. Des centaines de milliards de dollars de fonds publics ont été ainsi injectés depuis 2013, notamment pour moderniser les infrastructures du pays, avec également en toile de fond la perspective des Jeux olympiques de Tokyo-2020.

Cela a augmenté les revenus et les investissements des entreprises, stimulé les marchés financiers et immobiliers et soutenu la croissance du pays ces dernières années.

Mais cela n'a pas empêché l'économie nationale de dérailler plusieurs fois: elle s'est de nouveau contractée entre 2014 et 2015, et elle est retombée en récession depuis début 2020, fragilisée avant même la pandémie.

Car la consommation des ménages nippons n'a pas décollé, dans une société en fort déclin démographique et préférant l'épargne. Le pouvoir d'achat a été affaibli par deux relèvements de la TVA en 2014 puis fin 2019, décidés à contrecoeur par le gouvernement pour contribuer au financement de ses énormes dépenses, lesquelles ont encore creusé la dette publique astronomique du pays.

Le gouvernement japonais a dégainé des plans de relance record cette année pour amortir le choc de la pandémie, qui a aussi causé le report d'un an des JO de Tokyo et anéanti le tourisme étranger au Japon, un autre axe de la stratégie de croissance de Shinzo Abe.

Mais le potentiel de croissance du Japon est en déclin, car "il manque au gouvernement une vision en termes de croissance verte, et il n'a pas pris des initiatives audacieuses pour développer le numérique", estime Sayuri Shirai, professeure à l'université Keio à Tokyo et ancienne membre du directoire de la BoJ, interrogée par l'AFP.

Réformes structurelles trop timides

Les deux premières flèches des Abenomics ne pouvaient fonctionner sans la troisième promise par Shinzo Abe: des réformes structurelles, notamment pour moderniser le marché du travail japonais, toujours en partie calqué sur le modèle du boom économique de l'après-guerre, avec des emplois garantis à vie dans les grandes entreprises et des effectifs pléthoriques, surtout dans les services.

"Nous pensions au départ que le gouvernement voulait gagner du temps avec l'assouplissement monétaire et les relances budgétaires, pour mieux préparer des réformes structurelles (...). Mais ce temps n'a pas été utilisé à bon escient", résume Masamichi Adachi, économiste chez UBS.

Certains succès ont toutefois été enregistrés, comme une hausse du taux d'activité des femmes et des seniors, ainsi qu'un recours plus important à l'immigration pour tenter de faire face à la pénurie de main-d'oeuvre.

Cependant "aucune des mesures prises n'a été suffisamment forte (...) pour permettre d'augmenter la productivité du travail", selon Sayuri Shirai.

"La pandémie de Covid-19 a révélé non seulement la vulnérabilité du secteur privé mais aussi le retard numérique des services publics japonais, ralentissant l'exécution" des contre-mesures du gouvernement, a-t-elle encore relevé.

Thomas Leroy avec AFP Journaliste BFM Business