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YouTube a-t-il tenté de censurer une blogueuse française ?

Laetitia Nadji a interviewé Jean-Claude Juncker pour le compte de YouTube, le 15 septembre dernier.

Laetitia Nadji a interviewé Jean-Claude Juncker pour le compte de YouTube, le 15 septembre dernier. - YouTube

YouTube avait demandé à la blogueuse Laetitia Nadji d’interviewer le président de la Commission européenne. La jeune femme dénonce des tentatives d’intimidation pour cadrer ses questions.

La spécialité de Laetitia Nadji d’ordinaire, c’est plutôt son mode de vie "écolo-bio" qu'elle explore à travers un blog et une chaîne YouTube. Mais depuis ce week-end, cette trentenaire est devenue un héraut de la liberté d’expression sur les réseaux sociaux.
Ce dimanche 18 septembre, elle a posté une nouvelle vidéo qui n’a rien à voir avec la nourriture bio ou le recyclage des déchets. "Comment Youtube m’a menacée pour plaire au président Juncker" raconte ses mésaventures avec une équipe de YouTube qui aurait tenté de la manipuler pour obtenir une interview consensuelle du président de la Commission européenne.

Jolie et charismatique, elle avait tapé dans l’œil de la plate-forme pour intervenir cet été dans le cadre d'une tournée centrée sur la déconstruction des discours de haine. Dans la foulée à la rentrée, des représentants de YouTube lui proposent de prendre part à la déclinaison européenne d'un nouveau format vidéo lancé au mois de janvier dernier aux Etats-Unis : des interviews d’hommes politiques menées par des YouTubeurs. Aux Etats-Unis, la blogueuse beauté Ingrid Nilsen avait ainsi pu s’entretenir avec Barack Obama. Laetitia Nadji est donc chargée d’interviewer Jean-Claude Juncker le 15 septembre. Mais ce que YouTube n’avait pas prévu, c’est que cette béotienne en matière de politique prendrait cette mission très à cœur et ne se montrerait plus rugueuse qu'une blogueuse beauté. C’est à partir de là que les versions des deux parties divergent.

YouTube suggère de parler du chien de Juncker

"Au moment de préparer l’interview avec YouTube, je me suis rendue compte qu’ils attendaient de moi que je pose des questions super lisses et que le but de tout ça, en fait, c’était de faire une grosse publicité à Juncker", rapporte d’emblée Laetitia Nadji dans sa vidéo témoignage. YouTube lui suggère même des thèmes auxquels s’intéresser : le bonheur, le téléphone de Juncker, son chien, etc.. Mais elle, elle veut parler des lobbies qui influencent les réglementations et de José Manuel Barroso parti chez Goldman Sachs. Le ton monte alors du côté de YouTube la veille du jour J. Un ami présent sur place filme la scène en caméra cachée. Et la séquence est effectivement édifiante. "Tu parles des lobbies des sociétés, à un moment euh… tu vas pas non plus te mettre et la Commission européenne et YouTube et tous les gens qui croient en toi à dos ! Enfin sauf si tu en comptes pas faire long feu sur YouTube mais .. ", déclare clairement menaçant, un salarié de la plate-forme de Google.

Elle n'insiste pas et le jour dit, pendant le direct, se lâche. Morceau choisi : "Est-ce que confier à quelqu’un comme vous, qui était ministre des Finances pendant 18 ans du plus grand paradis fiscal en Europe la mission de lutter contre l’évasion fiscale, ce ne serait pas finalement comme désigner chef de police un braqueur de banques ?".

A sa grande surprise, à la fin de l'interview, tout le monde la félicite. Et le lendemain, en guise de debrief, YouTube lui propose un contrat pour devenir ambassadrice du site pendant un an. Elle pense aujourd'hui refuser et se demande si ce contrat était destinée à la dissuader de diffuser la tentative d'intimidation ou s'il avait été préparé en amont.

Pas de tentative de censure, selon Google

Du côté de YouTube, on fait mine de tomber des nues. "Laetitia a souhaité poser des questions difficiles au Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker et, avant cet échange, nous a sollicitée pour des conseils sur la manière de les formuler. Notre collègue l’a encouragée à privilégier le respect à la confrontation et comme l'atteste sa vidéo de l'interview, elle a eu l'opportunité de poser toutes les questions qu'elle avait préparées", nous a déclaré un porte-parole de Google à qui appartient YouTube.

Par ailleurs, toujours selon la société, le contrat proposé aurait été initié avant l’interview et n’aurait rien à voir avec cette affaire.

Une vidéo live façon making-of et réalisée par un proche de Laetitia Nadji la montre après l’interview effectivement étonnée que personne, ni l'équipe de YouTube ni Jean-Claude Juncker ne soit offusqué de son coup de force. Plus troublant, elle adresse des remerciements au collectif Osons causer à la 47è minute de ce live.

"Ce petit plan secret, ça fait trois semaines qu’on le prépare avec Osons causer", glisse-t-elle alors avec jubilation. Osons causer, c’est une chaîne YouTube qui décrypte l’actualité avec une fibre sociale plutôt à gauche. De quel plan secret s'agit-il ? Pourquoi depuis trois semaines ? Contactée par nos soins, elle reconnaît sans problème avoir collaboré avec Osons causer pour préparer ses questions et confirme que le contrat de Youtube n'est arrivé comme par miracle que le lendemain de l'interview.

Une chose est sûre, la séquence d'intimidation est bien réelle. Ce qui prouve que YouTube - ou tout au moins un de ses salariés - a bien tenté en amont d'influencer la jeune femme. Reste maintenant à savoir si la plateforme a essayé de la faire taire ensuite ou si elle a vraiment apprécié son franc parler rafraîchissant face à Jean-Claude Juncker.

Amélie Charnay