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Twitch baisse ses tarifs: "On va streamer pour le quota et non plus par plaisir"

Le 6 août, Twitch a annoncé de nouvelles mesures, menant les utilisateurs à remplir des quotas d'heure afin de toucher leurs revenus. Une décision qui, pour beaucoup d'entre eux, ne passe pas.

“On va devoir streamer pour la quantité et non plus pour le plaisir”, regrette Nat’Ali, une streameuse habituée de Twitch. Pour elle, comme pour tous les streamers, les conditions de Twitch ont changé.

Twitch est une plateforme de diffusion en direct, propriété d'Amazon. Initialement dédiée aux jeux vidéo, on y trouve aujourd'hui toutes sortes de thématiques, de la musique à la cuisine en passant par de simples conversations avec ses abonnés, via le chat en direct. On appelle "streamer" les personnes diffusant du contenu en direct sur Twitch.

Mais un changement était attendu depuis mai dernier sur la plateforme. Les termes en ont été annoncé le 5 août: la baisse du prix des abonnements pour les "viewers", les spectateurs qui suivent les lives sur la plateforme. En France, ils passent de 4,99 à 3,99 euros par mois. Il faut savoir, toutefois, que Twitch récupère systématiquement 50% de la somme engrangée par les abonnements.

Sur Twitch, le système d'abonnement payant permet de soutenir les streamers. Alors qu'un abonnement n'est pas nécessaire pour faire des dons, il permet de débloquer certaines fonctions, comme par exemple des "emotes", des petits émoticones personnalisés à l'image des streamers que l'on suit, ou encore de ne pas devoir visionner de publicités. La baisse d'un euro n'est donc pas sans conséquence: les abonnements sont l’une des principales sources de revenus des streamers.

Attirer de nouveaux abonnés

Cette baisse des prix, selon Twitch, a pour but d’attirer de nouveaux abonnés.

“Twitch a testé les effets d’une réduction des prix sur les abonnements, et a constaté que les effets sur le long terme étaient positifs pour les revenus des streamers, car plus de personnes étaient enclines à s’abonner”, a déclaré un porte-parole de Twitch à BFMTV.

La plateforme reconnaît cependant que les revenus peuvent en pâtir dans les premiers temps. Pour cette raison, la baisse des tarifs pour les viewers s’accompagne de ce que Twitch a appelé “un ajustement du revenu incitatif” pour les streamers. Sur le papier, il s’agit d’une compensation financière dédiée à la perte des revenus issus des abonnements, estimée à 20% sur le mois sur la totalité des revenus. Dans la réalité, ce sont surtout des quotas d’heures mensuels, basés sur la moyenne des trois mois précédant l’annonce de ces nouvelles mesures. Et cette mesure suscite l'inquiétude de certains streamers.

Concrètement, pour pouvoir être éligibles à cette aide, les streamers doivent en effet diffuser en direct un certain nombre d'heures par mois, qui doit être d'au moins 85% de la moyenne de référence. Dans le cas où le quota ne serait pas atteint, impossible d'y prétendre. Les heures de rediffusion ne sont par ailleurs par prises en compte.

Comme beaucoup de ses collègues, Pierre, qui tient la chaîne Le Vélocipédiste, a découvert la nouvelle sur Twitter.

"On a été mis devant le fait accompli le jour même, je trouve que ce n’est pas normal. D’autant plus que la période n’est pas propice: personnellement, j’ai appris le quota d’heures qu’il me restait à faire avant de partir en vacances. Je sais d’avance que je ne pourrais pas l’atteindre, je n'ai pas envie de m'abimer la santé pour atteindre un quota", explique Pierre à BFMTV.

Travail à temps plein

Car en effet, loin d'être un simple hobby, Twitch représente un travail, et donc la promesse d'un revenu mensuel pour de nombreux utilisateurs. Sur les 850.000 streamers que Twitch annonce comme rémunérés, peu sont ceux dont les revenus explosent les compteurs.

Le revenu sur Twitch est issu de plusieurs sources: les abonnements, les dons, et la monétisation des diffusions par la publicité. Les salaires les plus mirobolants sont le résultat d'estimation, qui peuvent aller jusqu'à 36.000 euros par mois pour Zerator par exemple, un streamer avec une importante notoriété, sans compter les dons. Mais pour la majorité des streamers, compter à peine un millier d'euros par mois est déjà une aubaine et le fruit d'un travail de longue haleine.

Contrairement à certains de ses collègues streamers, Twitch est ainsi une activité complémentaire pour Pierre. Mais pour un grand nombre d’entre eux, la diffusion en direct est une source principale de revenus. C’est par exemple le cas de MrQuaraté, qui doit atteindre la somme de 188 heures sur le seul mois de juillet. Un quota qui ne l'a pas étonné, le streameur aux 35.500 followers étant habitué à diffuser régulièrement de 3 à 6 heures par jour quotidiennement.

Le problème pour moi n’est pas tant d’atteindre mon quota d’heures. C’est plutôt que nous avons mis le doigt sur une vérité de Twitch: les taux horaires. Pour la plateforme, il vaut apparemment mieux être un gros streamer, avec beaucoup d’abonnés mais peu de diffusions, plutôt qu’un petit streamer qui diffuse beaucoup", regrette MrQuaraté, interrogé par BFMTV.

"On fait ce travail pour la flexibilité"

Les 188 heures à enregistrer sur juillet de MrQuaraté sont l'un des cas les plus extrêmes que nous avons pu constater de par les témoignages. Pour le streamer, comme beaucoup d'autres, la période n'aide pas. "Avec la situation sanitaire et économique, on est nombreux à avoir beaucoup streamé ces derniers temps. Les calculs de Twitch semblent desservir ceux qui streament beaucoup", constate-t-il.

"On fait ce travail pour la flexibilité avant tout. Maintenant, on s'est mis dans cet engrenage sans en avoir conscience, et il va falloir maintenir le rythme pour assurer le revenu", explique MrQuaraté.

Une aide provisoire

En outre, les heures imposées par Twitch sont loin d'être une valeur absolue. En tant qu'auto-entrepreneurs, les streamers ont l'habitude de gérer tout un tas de variables pour exercer leur activité. Promotion des lives à venir, animation et interaction avec les abonnés pendant parfois plusieurs heures, analyse des contenus... Pour Nat'Ali, une streameuse qui a lancé sur sa chaîne à 23.700 followers des lives dédiés à l'actualité, la préparation représente 2 à 3 heures en plus du stream en lui-même.

Pour ces streamers, comme d’autres, les calculs de Twitch ne semblent pas transparents. Dans l’article de blog décrivant cette nouvelle étape de la plateforme, celle-ci précise que les conditions pour qu’un utilisateur soit "éligible" à cette compensation des revenus sont "entièrement à la discrétion de Twitch".

"Nous tenons à ce que chaque streamer respecte notre charte de service, nos conditions et les règles de notre communauté", a simplement indiqué un porte-parole de Twitch questionné à ce sujet.

Pour attribuer cette aide, Twitch indique "calculer sur la base des trois derniers mois". L'aide, qui sera complète pendant les trois premiers mois, est dégressive. Pendant les neuf mois suivants, elle diminuera de 25% tous les trois mois.

Des mesures peu transparentes

Une mesure opaque, dénoncée par Nat'Ali, qui a investi Twitch il y a maintenant cinq ans pour y jouer aux jeux vidéo, une activité qui constitue sa principale source de revenus. Elle permet à la streameuse, qui souffre de problèmes de santé, de garder le contrôle sur ses horaires.

Interrogée par BFMTV, elle explique que ces nouvelles mesures l'inquiètent. "Je regrette le manque de transparence de Twitch. Comment être sûr qu'un streamer ne va pas être pénalisé pour des raisons qu'ils sont tout à fait libres de ne pas expliquer?, s'insurge la jeune femme qui dénonce, selon elle, "un salariat caché".

Difficile de savoir si ces nouvelles mesures auront véritablement des répercussions sur l'utilisation de Twitch. D'autres solutions de streaming existent, à l'image des lives YouTube ou encore de Facebook Gaming, mais seul Twitch se démarque véritablement, que ce soit en termes d'audience ou encore dans la diversité des communautés qui y résident.

"Twitch jouit d'une forme de monopole et le sait très bien. Au delà du fonctionnement optimisé pour les streamers, il faut reconnaître que la culture de Twitch rend la plateforme indispensable aujourd'hui pour cette activité", conclut Pierre, de la chaîne Le vélocipédiste.
Victoria Beurnez