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Quand le prince de Savoie s'approprie un bout de Méditerranée

Cavallo, surnommée l'île des milliardaires

Cavallo, surnommée l'île des milliardaires - AFP Stephan Agostini

SÉRIE DE NOËL: LES STARS DANS LE PRÉTOIRE. Victor-Emmanuel de Savoie, prince héritier d'Italie, possède une villa sur l'île de Cavallo, au sud de la Corse. En toute illégalité, il a construit des pontons sur la mer, qu'il mettra neuf ans à démonter, après avoir dû payer plus de 320.000 euros.

Entre la Corse et la Sardaigne se situe l'archipel des Lavezzi. C'est le territoire français le plus au sud (hormis l'outre-mer). C'est une réserve naturelle, à l'exception de la plus grande île de l'archipel, Cavallo. Depuis les années 60, Cavallo est surnommée "l'île aux milliardaires". En effet, en 1967, elle a été rachetée par le roi des nuits parisiennes, Jean Castel, qui l'a transformée en destination pour la jet set. Ainsi, Caroline de Monaco y possède une maison, où elle rencontrera ses futurs maris, Philippe Junot et Stefano Casiraghi.

Mais la plus belle villa de l'île appartient au prince Victor-Emmanuel de Savoie. Dans cette villa, "tout est construit à même la pierre. Les meubles font partie de l'île elle-même, l'escalier qui mène à l'étage et même la baignoire ont été creusés dans le granit", raconte un guide.

Agé aujourd'hui de 81 ans, Victor-Emmanuel de Savoie est le fils du dernier roi d'Italie Umberto II. C'est le père d'Emmanuel-Philibert de Savoie, connu pour avoir épousé l'actrice française Clotilde Courau. Mais Victor-Emmanuel est un personnage controversé. Il a notamment été membre de la loge maçonnique et néo-faciste P2. Une nuit d'août 1978, il a tiré avec son fusil sur un touriste allemand de 19 ans qui était sur un yacht arrimé à côté du sien à Cavallo (le jeune homme succombera plus tard à ses blessures). La justice française le condamnera à six mois de prison avec sursis pour "port d'armes illégal", une condamnation qui sera même annulée par la suite.

Neuf ans avant d'obtempérer

Mais revenons à la superbe villa de Victor-Emmanuel à Cavallo. Pour pouvoir parquer son yacht juste à côté, il a construit dans une crique face à sa villa trois pontons entre les rochers. Ces pontons, d'une surface totale de 69 mètres carrés, étaient pour l'essentiel en bois, mais comprenaient aussi un chemin en pierres carrelées.

Il y a juste un petit problème: notre prince n'en avait pas le droit. En effet, ces pontons ont été construits sur le domaine public maritime qui ne lui appartient pas. En 2003, l'Etat le met en demeure de démonter ces pontons. Mais l'héritier du trône d'Italie mettra neuf ans avant d'obtempérer.

Une plaisanterie à 320.000 euros...

Pour faire obéir le prince, le préfet de Corse du sud va mener une longue bataille juridique qui s'est achevée cette année. D'abord, en 2005, il dresse une contravention de grande voirie et saisit le tribunal administratif de Bastia. Le tribunal ordonne au prince de démonter ses pontons sous astreinte de 150 euros par jour. N'étant pas obéi, le préfet ressaisit en 2012 le tribunal, qui porte l'astreinte à 500 euros par jour... ce qui fait enfin plier Victor-Emmanuel. 

Cette petite plaisanterie aura quand même coûté au prince 324.150 euros d'astreintes, plus 2.500 euros d'amendes, sans parler des frais d'avocats. Notre homme résidant officiellement en Suisse, c'est la trésorerie générale pour l'étranger basée à Nantes qui a été chargée du recouvrement. Mais, là encore, Victor-Emmanuel refuse de mettre la main au portefeuille, invoquant des prétextes plus ou moins farfelus: il "ne peut pas payer"; la somme est "disproportionnée"; le titre de perception ne comportait pas de nom (alors qu'il figurait au dos...); la personne qui l'a émise n'était pas compétente... Autant d'argument balayés par le tribunal administratif de Nantes. Le prince fera même appel, mais en vain.

Arguments improbables

Sur le fond aussi, notre prince emploiera les arguments les plus improbables pour laisser en place ses pontons, et fera remonter l'affaire jusqu'au Conseil d'Etat. D'abord, il affirmera que ses pontons ne sont pas sur le domaine public maritime, mais sera débouté par le tribunal, qui s'appuiera sur la définition du domaine public remontant à une ordonnance royale de 1681... Notre prince assurera aussi n'avoir jamais reçu les convocations aux audiences devant le tribunal, alors que son avocat avait indiqué avoir reçu la première convocation, et qu'il n'était jamais allé chercher le recommandé pour la seconde convocation... Il plaidera aussi que le Comité consultatif de la réserve naturelle des bouches de Bonifacio, consulté pour avis par le préfet, "n'a pas d'existence légale"... alors qu'il a été créé par décret. Autres arguments: "une visite des lieux est nécessaire" avant de juger, les pontons sont "nécessaires à la sécurité" des habitants de la villa; "l'agent qui a dressé le procès verbal n'était pas assermenté"; "les entrepreneurs sont réticents à intervenir à Cavallo"...

Reconnaissons tout de même que le prince a fait quelques efforts pour régulariser sa situation. D'abord, en 2006, il a démonté le ponton au nord de la crique... pour le reconstruire deux ans plus tard. Ensuite, il a demandé deux fois de suite une autorisation à la préfecture, qui la lui a refusée (refus que le prince contestera victorieusement en justice).

Contacté, l'avocat de Victor-Emmanuel de Savoie, Me Poletti, n'a jamais répondu. 

Jamal Henni