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Pour la justice, le film de Kheiron est un plagiat du livre de son père

Les producteurs ont été condamnés à payer 20.000 euros à l'éditeur

Les producteurs ont été condamnés à payer 20.000 euros à l'éditeur - Gaumont

Selon la justice, Nous trois ou rien, le film écrit par Kheiron sur la vie de son père et diffusé ce jeudi soir sur M6, est une adaptation du livre de mémoires de son père, réalisée sans l'autorisation de l'éditeur du livre.

En octobre 2007 est publié un livre intitulé Téhéran Paris, résistant en Iran, innovateur social en France. Son auteur, un certain Hibat Tabib, y raconte sa vie en Iran puis son exil en France. Cet opuscule de 232 pages est publié par un petit éditeur, les Editions de l'Atelier. C'est loin d'être un succès: en dix ans, il se vend à seulement 419 exemplaires, dont 50 achetés par Hibat Tabib lui-même... A 18 euros l'exemplaire, ces ventes correspondent à 218 euros de droits d'auteur pour Hibat Tabib, et autant pour son co-auteur Nathalie Dolle. 

Mais ce livre a profondément marqué au moins un lecteur: le fils de l'auteur, Manoocher, qui deviendra célèbre bien plus tard sous le nom de Kheiron. "En 2006, mon père m'a fait lire le manuscrit. Je l'ai dévoré en une nuit, j'ai pleuré et le lendemain, je lui ait dit: c'est un film", racontera plus tard l'humoriste.

Kheiron contacte alors l'éditeur pour lui demander le droit d'adapter au cinéma certaines scènes du livre. "Les Editions de l'Atelier ont laissé cette demande sans réponse", expliquent leurs avocats Marie Mercier et Nicolas Rebbot.

Malgré cela, Kheiron écrit quand même son scénario. Il réunit un budget de 7,7 millions d'euros auprès de Adama Pictures, Gaumont, Canal Plus et M6. Il réalise lui-même un film drôle et émouvant, qui s'avère être un succès à la fois critique et public, avec plus de 600.000 entrées -film qui est diffusé pour la première fois en clair ce jeudi 14 novembre sur M6.

Ombre au tableau

Dans ce conte de fées, il y a juste une petite ombre au tableau. Quatre mois après la sortie du film, les éditions de l'Atelier portent plainte contre Kheiron, son père et les producteurs du film. Affirmant que le film est une "contrefaçon" du livre, l'éditeur réclame 120.000 euros.

L'affaire pose un casse tête inédit au tribunal de grande instance de Paris. Evidemment, le film comme le livre racontent exactement la même histoire, c'est-à-dire la vie du père de Kheiron. Devant les juges, Kheiron admet d'ailleurs sans détours que "le sujet est identique, et la source d'inspiration commune". Mais l'humoriste assure avoir basé son scénario, non sur le livre, mais sur les récits de son père, ses souvenirs, et sur plusieurs articles consacrés à son père. Autre argument: le père a écrit un livre historique et sociologique, tandis que le fils a fait un film humoristique et émouvant.

Pas de monopole sur une biographie

"Les Editions de l'Atelier ne peuvent prétendre à un monopole sur les éléments biographiques de Hibat Tabib", admettent finalement les juges, mais décident quand même qu'il y a contrefaçon:

"Si le thème commun et le caractère biographique des deux oeuvres implique nécessairement des similitudes, la contrefaçon peut néanmoins être constituée lorsque les emprunts portent sur des éléments caractéristiques conférant son originalité à l'oeuvre première [le livre], et vont au-delà de simples réminiscences résultant d'une source d'inspiration commune.
Seule la reprise des caractéristiques originales de l'oeuvre littéraire peut caractériser la contrefaçon.
A ce titre, l'originalité du livre réside dans la sélection opérée parmi tous les événements ayant marqué la vie de M. Hibat Tabib, et dans le choix de les illustrer par des anecdotes précises. Or de nombreuses anecdotes du livre sont reprises dans le film.
Ces similitudes, par leur nature et par leur nombre, excluent qu'elles proviennent de simples réminiscences, et qu'elles prennent leur source dans les récits familiaux de M. Tabib, ou bien encore dans les articles antérieurs ayant relaté le parcours de M. Tabib. A cet égard, aucun des articles n'évoque le détail du parcours d'opposant politique d'Hibat Tabib en Iran, alors que ce récit occupe une grande partie du livre et du film".

Une trentaine de similitudes

Le jugement (disponible ci-dessous) liste ainsi une trentaine de similitudes entre le livre et le film, parfois très précises: le grand père de Keiron qui découpe de la pastèque, l'arrivée dans un appartement en France vide à l'exception de trois assiettes et de trois verres...

Finalement, le tribunal a donc condamné les producteurs à payer à l'éditeur 15.000 euros de dommages, plus 5000 euros de frais de procédure. Il a fixé le montant des dommages en se basant sur l'argent reçu par Kheiron pour son scénario (90.000 euros) et sa réalisation (51.935 euros). Son contrat lui donnait droit aussi à 10% des recettes après amortissement du coût du film.

Le tribunal ordonne aussi à ce que soit inséré au générique du film cette mention: "d'après le livre co-écrit par M. Hibat Tabib et Mme Nathalie Dolle et publié aux éditions de l'Atelier". Parallèlement, il ordonne à l'éditeur de verser 218 euros de droits d'auteurs à Hibat Tabib et Nathalie Dolle. Suite à ce verdict, "il y eu un accord confidentiel entre les parties", indiquent les avocats de l'éditeur. L'affaire n'est donc pas allée en appel.

A noter que le nouveau film de Kheiron, Mauvaises herbes, sort le 21 novembre.

Contactés, les avocats de Gaumont n'ont pas souhaité faire de commentaires, tandis que Kheiron, M6, Adama Pictures, et leurs avocats n'ont répondu.

le budget de 'nous trois ou rien' (en euros)

Canal Plus: 1,9 million
M6: 1,5 million
Adama: 1,2 million
Gaumont: 756.805
Sofica LBPI 8: 150.000
Placement de marques: 120.000
Mandats de distribution: 1,8 million

Source: cinefinances.info

Jamal Henni