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Les couacs informatiques de l'État finissent par coûter très cher

Depuis une décennie, les bugs informatiques ont coûté cher alors que les projets visaient des économies.

Depuis une décennie, les bugs informatiques ont coûté cher alors que les projets visaient des économies. - Eric Piermont - AFP

Louvois, Chorus, Orbis, ONP... Année après année, la liste des bugs informatiques des logiciels d'Etats s'allonge. La facture se compte aujourd'hui en milliards. L'éventuel abandon du prélèvement à la source ne ferait qu'alourdir l'addition. Retour sur ces projets qui n'ont eu d'extraordinaires que leur coût.

Emmanuel Macron décidera-t-il ce mardi de renoncer au prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu sous prétexte que le risque technique est encore trop important? Si tel était le cas, la facture serait lourde. D'autant que ce ne serait pas la première fois que l'Etat se trouve contraint de faire machine arrière à cause de problèmes liée à la complexité (et à l'ancienneté) e ses systèmes informatiques.

Au point qu'on finit par se poser cette question: l'État est-il vraiment capable de mettre au point des systèmes logiciels fiables et efficaces? La longue liste des ratages et autres bugs recensés ces dix dernières années peut laisser penser le contraire. Retour sur ces déraillements informatiques d’Etat qui, si on en additionne le coût, ont généré une facture qui se compte en milliards d'euros.

>>Louvois: le système de paie qui a rendu fous les militaires

Louvois. Mieux vaut ne pas prononcer ce mot en présence d’un militaire. C’est le nom du logiciel de paie de l’Armée française qui n’a jamais marché au pas. Au départ, il s’agissait de mutualiser et d’harmoniser les services de paie des différents corps d’armée, soit environ 130.000 soldats. Il est déployé en 2011 pour sévir jusqu’en 2013. Certains militaires étaient trop payés et devaient rembourser le trop perçu, d’autres ont vu leur solde passer à quelques euros et ont été confrontés à de graves difficultés financières. Le cauchemar a duré plus de deux ans laissant une ardoise d’au moins 465 millions d’euros selon la Cour des Comptes.

Pour Jean-Yves Le Drian, à l’époque ministre de la Défense, Louvois n’aura été qu’un "désastre". L’affaire n’est d'ailleurs pas terminée. En 2016, Louvois continuerait de faire grimper la facture et une équipe de 500 personnes est chargée de corriger ses erreurs.

>>Les cartes grises bloquées sur la toile

Pendant des années, pour obtenir une carte grise, il fallait patienter une dizaine de jours. La plateforme en ligne lancé en novembre 2017 avait vocation à faire gagner du temps, mais des bugs informatiques ont grippé l’ensemble du système. Avec le passage au tout-numérique, le délai a atteint six semaines pour les cartes grises, mais aussi pour les permis, les changements d’adresse et les cessions de véhicules.

En mars 2018, selon le Conseil national des professionnels de l'automobile (CNPA), plus de 400.000 dossiers étaient en souffrance interdisant de fait aux automobilistes d’utiliser les voitures qu’il venait d’acquérir et aux concessionnaires de livrer les commandes. En cause, des bugs informatiques à répétition sur le nouveau site dédié de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS).

Pour les professionnels, le problème a été résolu en ouvrant un service dédié. Mais pour les particuliers, le système n’arrive pas toujours à répondre aux demandes dans les temps. Le logiciel reste lent et plante souvent contraignant à se reconnecter et reprendre le processus au début. Sur le blog du site cartegrise.com, certains signalent encore des temps d’attente anormalement élevés.

>>Admission post-bac, un fiasco

Pour éviter les embouteillages dans les universités et pour éviter que les premiers arrivés soient les premiers inscrits, le ministère de l’Education Nationale a généralisé l’accès au logiciel APB (admission Post Bac) en 2009. Ce site fonctionne sur un algorithme censé gérer les inscriptions en simplifiant les procédures pour les étudiants et les établissements. Bilan, en juillet 2017, 86.000 bacheliers n’étaient inscrits nulle part et fin septembre, il était encore 4.000 à ne pas savoir où poursuivre leurs études.

Cette fois, pas de bug mais une conception qui alerte la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) qui a mis en demeure le ministère de l'Enseignement supérieur pour demander de "cesser de prendre des décisions concernant des personnes sur le seul fondement d'un algorithme et de faire preuve de plus de transparence". De son côté, la Cour des Comptes évoque un dispositif "incompréhensible" et considère que "ce qui avait été conçu comme un outil d'optimisation" s’est transformé "en un outil de sélection et d'orientation". Mais aussi, les sages de la rue de Cambon notent que le logiciel APB n’est pas géré par l’Etat, mais par l'Institut national polytechnique (INP) de Toulouse pour un coût annuel de 900.000 euros.

>>Chorus, Orbis et ONP, ces logiciels qui ont fait perdre des millions

En 2010, Bercy lance le logiciel Chorus afin de moderniser la comptabilité publique. Non seulement, son développement a coûté plus cher que prévu (1,5 milliard d'euros), mais il a aussi provoqué des retards de paiement de plusieurs mois des fournisseurs de l’Etat, mettant de fait des petites entreprises dans de graves difficultés financières.

Les bugs du logiciel Orbis auraient, eux, fait perdre près d’une centaine de millions d’euros de factures aux Hôpitaux de Paris. Dans un rapport, la Cour des Comptes estime que cette perte est "définitive". Le mission d’Orbis devait pourtant centraliser les factures des établissements de santé pour en améliorer la gestion.

Pour finir, ONP (Opérateur national de paie), le logiciel de gestion des paies du ministère du Budget qui a été abandonné en 2014. Ce projet a coûté 290 millions d’euros et la perte pourrait atteindre 600 millions d’euros lors des dix prochaines années. Lancé en 2007, ONP devait gérer les salaires de 2,5 millions de fonctionnaires dès partir de 2017 avec l'objectif de réaliser 190 millions d'euros d'économies par an.

Le programme SIRHEN (système d’information et de gestion des ressources humaines du ministère de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche), autre gouffre financier lancé en 2007, devait être raccordé à ONP.

Pascal Samama