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Aliénantes, fatales aux oiseaux... Avant la 5G, d'autres technos ont suscité des inquiétudes

Extinction Rebellion

Extinction Rebellion - Kenzo TRIBOUILLARD

Le déploiement de la 5G suscite une importante défiance. En leur temps, plusieurs inventions aujourd'hui parties intégrantes de notre quotidien ont elles aussi défrayé la chronique.

Vilipendée par de nouveaux maires écologistes, redoutée par les anti-ondes ou encore érigée en symbole d'un progrès effrené et devenu fou, la 5G et son déploiement imminent provoquent une défiance d'une rare intensité. Les antennes-relais et infrastructures télécom servent de réceptacle à ce malaise ambiant. Du simple sectionnement de câbles au début d'incendie, une soixantaine de dégradations sont dénombrées sur le territoire français, depuis le début du confinement. Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas ou encore en Belgique, les infrastructures 5G déjà mises en place sont prises pour cibles par dizaines.

Plusieurs raisons à cela. "La 5G fédère trois types de critiques", résume François Jarrige, historien et auteur de "Technocritiques: Du refus des machines à la contestation des technosciences".

"Les arguments sanitaires, dont le fameux débat sur la nocivité des ondes, sur lesquels on insiste alors même qu'il est encore très difficile de se prononcer sur la question; la 5G comme infrastructure d'un nouveau monde, pas nécessairement souhaitable, avec son lot de problèmes environnementaux et sociaux; enfin, la question énergétique et l'aménagement du territoire que la 5G implique, avec l'installation de toujours plus d'antennes".

La 5G charrie ainsi avec elle son lot de peurs, de craintes ou de critiques légitimes. Elle est loin d'être la seule innovation à tomber dans ce schéma. Par un minutieux travail d'archivage, le podcast américain "Pessimists Archive" retrace les différentes critiques formulées, le plus souvent par voie de presse, à l'encontre des inventions de ces dernières décennies.

"Je voulais montrer que ce qui se dit d'Internet ou des smartphones aujourd'hui l'a aussi été à propos du télégraphe, des romans, de la radio ou des bandes dessinées", explique son fondateur, Jason Feifer, auprès de BFM Tech. "Les gens ont généralement peur qu'une nouvelle technologie vienne complètement remplacer d'anciennes et familières façons de faire certaines choses, ou que cette technologie nuise d'une façon ou d'une autre à notre santé mentale ou physique. Nous avons tendance à nous considérer comme des créatures très fragiles ! Mais l'on s'adapte. C'est ce que nous avons toujours fait".

> Le phonographe et la fin du lien social

En 1906, l'un des plus célèbres compositeurs de marches militaires voit d'un très mauvais œil l'avènement du phonographe, ce bien connu appareil qui permet justement de se passer de musiciens professionnels. Dans un pamphlet contre cette innovation, John Philip Sousa s'en prend à la musique enregistrée, qui laisse entrevoir un "déclin social" imminent.

Finies les berceuses chantées aux enfants: le compositeur redoute l'avènement d'une nouvelle génération "mécanique". Quelques années plus tard, en 1925, un médecin américain viendra associer l'utilisation récurrente du phonographe à des risques pour la santé mentale, relate le New York Times.

> La "telephone mania"

L'apparition du téléphone, à la fin du XIXe siècle, vient bouleverser les moyens de communication traditionnels. L'engouement qu'il suscite ne tarde pas à être considéré comme malsain. Dès 1897, un quotidien américain du Wisconsin pointe du doigt la "telephone mania", ou la nouvelle obsession des Américains pour les appels téléphoniques.

"Cette manie du téléphone est l'une des dernières conséquences négatives de nos inventions modernes, et une menace pour nos concitoyens, bien que ces derniers vivent bien souvent dans une bienheureuse ignorance de l'affliction dont ils souffrent", peut-on ainsi lire à l'époque.

Près de cent ans plus tard, le téléphone portable sera à son tour source de défiance: en 1998, un scientifique cité par la BBC craignait qu'ils nuisent au système immunitaire et causent des pertes de mémoire.

1998
1998 © BBC

> La radio, fatale aux oiseaux

Dans les premières années de son existence, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la radio est accusée de tous les maux. Le transistor viendrait, pêle-mêle, nuire à la concentration des enfants, les empêcher de dormir et surtout, les couper de la réalité.

La radio vient essayer d'autres critiques diverses et variées: sa propension à provoquer à la fois de la pluie, de la neige ou de la sécheresse, voire à causer des problèmes de peau. En 1927, un meurtre est attribué à son écoute excessive. Ses ondes sont par ailleurs accusées d'être néfastes, voire fatales aux oiseaux, note le New York Times en 1924.

> Les ordinateurs et leurs "effets démoniaques"

Des "machines sans visage" aux "effets démoniaques". En 1962, peu après le lancement des premiers ordinateurs, un journal local de Floride lance un avertissement au sujet de ces nouveaux appareils. Sollicité, le président d'une entreprise américaine de chemin de fer, la New York Central Railroad, avance que les ordinateurs "pourraient mener à une médiocrité programmée, à même de pervertir toutes les facettes de la vie".

En 1981, un professeur de l'université Carleton appelle les professeurs à "combattre les ordinateurs" et à empêcher leur installation dans les salles de classe. Faute de quoi, plus personne ne saurait plus lire dans dix ans. Quatre années plus tard, Steve Wozniak, l’une des figures les plus éminentes des nouvelles technologies et cofondateur d’Apple, s’en prend lui-même aux ordinateurs: "Personne ne sera ravi d’entendre ça chez Apple mais, en tant qu’appareil personnel, les ordinateurs se sont vendus plus que nécessaire". "Le papier fonctionne tout aussi bien qu’un ordinateur, et coûte moins cher", tranche-t-il.

> Le Walkman et le "monde du silence"

Avec le lancement du Walkman, c'est une nouvelle fois la pure et simple dégradation du lien social qui est pressentie. "Les écouteurs personnels nous conduiront-ils à un monde du silence?", titre ainsi un média américain, en craignant que les baladeurs n'enferment leurs utilisateurs dans une bulle.

Les craintes sont telles que plusieurs Etats américains adoptent des mesures drastiques. Certains d'entre eux, dont le New Jersey, promulguent ainsi une loi anti-Walkman. Désobéir à cette règle, et déambuler dans la rue écouteurs aux oreilles, peut mener à une peine de quinze jours de prison.

> 3G et perte de poids

Près de vingt ans avant le débat sur la 5G, les opposants à l'installation d'antennes ont exprimé leur scepticisme à l'égard de la 3G. L'association française Robins des toits tirait en 2003 les conclusions de l'une de leurs enquêtes, relate Le Figaro. Ces derniers notaient à l'époque des pertes de poids anormales et "incontrôlables", de "10 à 12 kg en quelques mois", mais aussi le réveil de certains enfants, systématiquement entre 3h et 4h du matin.

Des craintes infondées selon l'OMS qui avait conclu en 2006 que "les données actuelles ne confirment en aucun cas l'existence d'effets sanitaires résultant d'une exposition à des champs électromagnétiques de faible intensité émis par des antennes relais et des réseaux sans fil."

Les critiques anti-5G présentent quelques similarités, dont la méfiance à l'égard des ondes. Avec une différence notable: "La 5G marque un retour indéniable du sabotage", constate François Jarrige. "Les actions directes menées ces dernières années contre les OGM étaient publiques et revendiquaient une désobéissance civile. Les actions anti-5G sont, elles, clandestines, nocturnes et l'identité des individus impliqués reste le plus souvent inconnue. Ces actions s'expliquent par l'affaiblissement des corps intermédiaires, qui ont longtemps encadré les actions collectives. Et par la rapidité du déploiement de la 5G, qui semble s'effectuer sans réel débat de fond."

Un rapport sur l'impact sanitaire de ce standard téléphonique est attendu courant 2021, en parallèle de son ouverture commerciale. Plusieurs élus écologistes réclament pour leur part un moratoire sur la 5G. Leur demandes restent pour l'heure lettre morte.

https://twitter.com/Elsa_Trujillo_?s=09 Elsa Trujillo Journaliste BFM Tech