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Retraites: qu'est-ce que l'espérance de vie en bonne santé?

L'espérance de vie en bonne santé est de 64,5 ans pour les femmes et 63,4 ans pour les hommes

L'espérance de vie en bonne santé est de 64,5 ans pour les femmes et 63,4 ans pour les hommes - Gaizka Iroz-AFP

Quand l'exécutif sort l'argument de l'allongement de la durée de vie pour justifier la nécessité de travailler plus longtemps, l'opposition et les syndicats répondent avec l'indicateur d'espérance de vie en bonne santé. Une mesure effectivement plus juste, mais qui reste imparfaite. Explications.

"Il faudra travailler plus longtemps, car on vit plus longtemps". La réflexion derrière cet argument, martelé à longueur de journée par les porte-paroles de la majorité pour défendre le régime universel par points, semble à première vue implacable: compte tenu d’une espérance de vie en hausse, les Français doivent être incités à travailler plus longtemps pour cotiser davantage et financer les pensions de retraités toujours plus nombreux. D’où l’idée d’un âge pivot à 64 ans.

Une démonstration à la fois logique et discutable. Pour contrer l’argumentaire de l’exécutif, syndicats et opposition rétorquent en effet que l’indicateur à prendre en compte dans ce cas de figure est moins l’espérance de vie que l’espérance de vie en bonne santé. On peut effectivement vivre longtemps mais avec une qualité de vie détériorée (dépendance, hôpitaux…). Or, si l’espérance de vie des Français n’a cessé d’augmenter ces dernières années (85,3 ans pour les femmes, 79,4 ans pour les hommes en 2018), l’espérance de vie en bonne santé stagne, elle, depuis dix ans. Elle atteint 64,5 ans pour les femmes et 63,4 ans pour les hommes.

Un indicateur de qualité de vie plus que de longévité

La Drees, institut de la statistique du ministère des Solidarités et de la Santé, indique que l’espérance de vie en bonne santé ou "espérance de vie sans incapacité" mesure le nombre d’années qu’une personne peut compter vivre sans souffrir d’incapacité dans les gestes de la vie quotidienne. "La question est de savoir si les années supplémentaires gagnées grâce à l’allongement de la durée de vie sont vécues en bonne ou mauvaise santé", résume Eurostat.

L’espérance de vie en bonne santé est mesurée grâce au dispositif européen EU-SILC qui permet de recueillir les données sur la santé via une enquête annuelle. Outre la "santé perçue" et "la déclaration des maladies chroniques", la population est interrogée sur les "limitations d’activité" via la question suivante:

"Etes vous limité(e), depuis au moins six mois, à cause d’un problème de santé dans les activités que les gens font habituellement?"

 Les répondants peuvent répondre qu’ils n’ont pas de limitations, des limitations légères ou des limitations lourdes.

"La part de personnes déclarant des limitations légères ou lourdes est utilisée dans le calcul des espérances de vie sans incapacité", souligne la Drees.

Un indicateur imparfait 

Seulement voilà, cet indicateur est aussi imparfait pour rendre compte de la qualité de vie à la retraite. Et pour cause, il s’agit de l’espérance de vie en bonne santé à la naissance. Autrement dit, il prend en compte l’ensemble des accidents, handicaps temporaires ou autres maladies survenues qui ont limité son activité au cours de la vie et non seulement une fois à la retraite. Par exemple, une personne souffrant d'une fracture grave "est supposée répondre qu'elle souffre de limitations dans l'exercice de ses activités quotidiennes dès lors que les limitations qu'occasionne sa fracture durent plus de six mois", explique la Drees. 

Et d'ajouter: "l'espérance de vie sans incapacité à la naissance n'est pas pertinente dans le cadre de la discussion sur le système des retraites, car elle tient compte de la mortalité et des limitations et handicaps dès l'enfance, donc avant même le début de carrière". 

L'espérance de vie en bonne santé à 65 ans

Pour être plus juste, il convient de regarder l’espérance de vie en bonne santé à des âges plus avancés.

D'autant que "les incapacités augmentent régulièrement avec l’âge et sont assez fréquentes au grand âge, avec la perte d’autonomie en fin de vie. Il est donc mécanique qu’une partie non négligeable des années de retraite soient vécues en incapacité. Pour les questions relatives à l’âge de départ à la retraite, il est donc davantage pertinent de se pencher sur les prévalences des incapacités dans les tranches d’âge de départ à la retraite (vers 60-65 ans) plutôt qu’en moyenne sur toute la durée de retraite", note la Drees.

Qu'en est-il alors réellement? Si on regarde cette fois-ci l'espérance de vie en bonne santé à 65 ans, elle s’établit en France à 11,2 ans pour les femmes et à 10,1 ans pour les hommes. Au cours des dix dernières années, cet indicateur a progressé de 0,9 an pour les femmes et de 0,8 an pour les hommes, traduisant un recul de l’âge d’entrée en incapacité pour les personnes ayant atteint 65 ans.

Il n'en demeure pas moins que d’importantes disparités persistent selon les catégories socio-professionnelles. Pour les ouvriers, c'est la "double peine", expliquait l'Ined (Institut national d’études démographiques) dans une étude de 2008. Non seulement leur espérance de vie à 35 ans est plus faible que chez les cadres, mais leur espérance de vie à 35 ans sans incapacité est également de 24 ans contre 34 ans chez les chez les cadres. Par ailleurs, les hommes les plus aisés vivent en moyenne treize ans de plus que les hommes les plus modestes.

Paul Louis