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Israël confronté au fracas des révélations sur le logiciel espion de NSO

Un système mondial d’espionnage politique de téléphones s’est mis en place au travers d’un logiciel, Pegasus, commercialisé par une entreprise perçue comme intimement liée à l’Etat israélien.

La position officielle qui se met en place en Israël, c’est que l’origine de ce scandale de dimension mondiale ne relève pas du vendeur. Tout le propos est de soutenir que la loi internationale a été respectée par les pouvoirs publics et que, si le cas échéant, la société israélienne NSO a agi illégalement, la responsabilité de l’Etat israélien ne serait pas engagée.

En vertu d’une loi datant de 2007, se rapportant à un régime multilatéral entré en vigueur en 1996, toute entreprise israélienne qui veut vendre des produits ou des services liés à la cybersécurité doit recevoir une licence d’exportation d’une agence spécifique du ministère de la Défense.

Mardi 20 juillet, lors d’une conférence universitaire à Tel Aviv, le ministre de tutelle, Benny Gantz, a ainsi déclaré que son pays n’autorise l’exportation dans ce domaine qu’à des gouvernements, "uniquement pour un usage licite et exclusivement à des fins de prévention et d’enquête en matière de crime et de terrorisme", et il conclut que "ceux qui acquièrent ces systèmes doivent respecter leurs engagements vis-à-vis de ces exigences". En tirant le fil de ce raisonnement, pour Israël, s’il était définitivement établi que NSO a agi illégalement, il faudrait alors se retourner contre les acheteurs.

Un éditorialiste classé à droite du Yediot Aharonot, l’un des principaux journaux du pays, juge pourtant que "la débâcle" de NSO représente d’ores et déjà une "marque noire" pour Israël. Ben-Dror Yemini écrit que "quelqu'un au sein des systèmes de supervision et d'autorisation du ministère de la Défense ou des Affaires étrangères aurait dû avoir vent de ce qui se passait avec cette société israélienne, dont le nom a été lié à une multitude de cyberattaques qui n'ont absolument rien à voir avec le contre-terrorisme". Pourtant même si l’on prend le sens de cette réprobation, cela revient, au fond, à vouloir absoudre l’appareil d’Etat israélien, qui aurait été ignorant, probablement incompétent, mais aucunement complice.

"Ligne rouge"

D’après les informations de Barak Ravid, un expert à Tel Aviv des relations avec les Etats-Unis, le gouvernement de Naftali Bennett a constitué une équipe spéciale afin de gérer les retombées, avec des représentants de la Défense, des Affaires étrangères, de la Justice, du Mossad - la sécurité extérieure - et du renseignement militaire. Tout l’objet est que cette crise cataloguée comme médiatique ne dégénère pas sur le terrain diplomatique, comprendre qu’elle devienne digne d’être vraiment prise en compte.

De ce point de vue, les mises en causes internationales s’avèrent très en retrait, jusqu’ici en tout cas, même si la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, proclame que "si les récentes allégations concernant l'utilisation de Pegasus sont ne serait-ce qu'en partie vraies, alors la ligne rouge a été franchie encore et encore en toute impunité". Pour ce qui concerne Israël, pas la moindre forme de sanction n’est brandie aux Etats-Unis et en Europe.   

Afin de passer sans trop d’encombre à travers cette tempête, cela suppose quand même pour le gouvernement israélien de montrer que les pouvoirs publics se penchent sur l’ensemble des ramifications de l’affaire, en vue d’aboutir sur une éventuelle révision de sa politique en matière d’exportation de « cybertechnologie offensive », d’après la terminologie en vigueur. Le PDG de NSO, Shalev Hulio, conteste, de toute façon, que les plus de 50 000 enregistrements téléphoniques révélés soient liés à sa société ou à ses produits.

Pas de freins

Ces quinze dernières années, cette industrie autour de NSO et d’une autre entreprise israélienne, Cellebrite, a quoi qu’il en soit été perçue comme intimement liée à la politique extérieure d’Israël. Le quotidien de gauche Haaretz résume cela, ce mercredi, d’une formule : "Là où [l’ex-premier ministre Benyamin] Netanyahou est allé, NSO a suivi." Un avocat à Jérusalem, Eitay Mack, qui entend mettre au jour le secret qui entoure ces opérations, explique à la revue en ligne Orient XXI que "la force de frappe" d’Israël en la matière, c’est "sa capacité à agir sous les radars", mieux que les Américains ou les Européens. Et puis, il considère que son pays "n’a pas de freins" pour fournir ce type d’équipements "aux plus offrants, sans être regardant sur leur identité: des Etats voyous, des barbouzes assermentés ou des groupes louches".

Un ancien responsable de la sécurité nationale aux Etats-Unis, cité de façon anonyme par le quotidien américain The Washington Post, se veut moins catégorique. Pour lui, certes, il serait "fou  de penser" que NSO ne partagerait pas d’informations sensibles avec le gouvernement d’Israël, pour autant, d’après cette source, cela ne signifie pas qu’une telle entreprise soit une "façade" d’agences étatiques. Cela n’empêche en rien les gouvernements à travers le monde de partir, eux, du postulat que NSO travaille avec, si ce n’est pour, l’Etat israélien. Et politiquement, dans ce dernier scandale d’espionnage numérique, l’essentiel est là.

Benaouda Abdeddaïm Editorialiste international