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Chine: pourquoi le fossé économique entre le Nord et le Sud s'accroît

La fracture historique entre les provinces du Nord et du Sud a été amplifiée par la crise. Et tout laisse à penser qu'elle ne pourra pas être réduite.

Le monde qui bouge, c'est le rendez-vous international de Good Morning Business, tous les matins, sur BFM Business. Benaouda Abdeddaïm décrypte les principaux enjeux économiques liés à l’actualité géopolitique. Il tient également une chronique sur BFMBusiness.com.

En à peine dix ans, le décalage semble irrattrapable. Démonstration dans un travail de recherche de la banque d’investissement japonaise Nomura. L’an dernier, le poids des provinces du Nord dans l’économie chinoise est descendu à 35,2 %, alors qu’en 2012, il atteignait encore 42,9%. La crise générée par la pandémie de Covid n’aura fait qu’accentuer des dynamiques inversées. Et en plus de cette démarcation Nord-Sud -une quinzaine de provinces de part et d’autre- il y a le constat implacable d’une reprise des régions côtières nettement plus solide.

La faiblesse du taux de natalité au Nord et les flux de population vers le Sud ne peuvent qu’accentuer la fracture. La différence de croissance démographique est, à présent, d’un demi-point chaque année.

En janvier dernier, dans un article de fond amplement commenté, qu'a publié le média écoomique pékinois "Caixin", Ren Zeping, économiste en chef très suivi d'Evergrande, et deux de ses collègues parvenaient à des conclusions analogues.

Le "plongeon" du Nord y était détaillé, avec à partir de 2014, un décrochage inédit du produit intérieur brut par habitant. Deux années plus tard, au Nord, on en restait à quelque 60.000 yuans annuels, pendant que le Sud est allé toucher le seuil des 80.000 yuans, ce qui correspond à un écart de richesse individuelle de plus de 2.500 euros, au taux de change actuel.

"Malédiction"

Ces experts pointent l’importance prise, au Nord, par l’industrie lourde durant les périodes glorieuses du Plan, conduisant au puissant essor des provinces septentrionales, mais aux conséquences néfastes: "Une bénédiction peut parfois finir en malédiction. Cette économie du Nord a connu une croissance dépendante à l’investissement capital et aux facteurs de production, manquant toutefois d’incitation ou d’urgence à introduire des réformes de marché". D’où la stagnation puis le déclin.

Ils préconisent d'engager au Nord "des réformes axées vers le marché, en accélérant la libre-circulation de la main d’œuvre, des terres, des capitaux, des technologies et des données". Difficile de déterminer s'il s'agit là d'une critique voilée de la stratégie de l'Etat central, mais ces recommandations paraissent compliquées à mettre en œuvre, selon Michael Pettis, professeur de finance à l'Université de Pékin.

Les analystes de Nomura pensent que l’Etat central va devoir "marcher sur une corde raide" pour ne pas briser les fondements de cette industrie lourde du Nord fortement polluante, alors que le pays s’est engagé dans une politique de réduction des émissions de carbone. Ils mettent plutôt en exergue les besoins accrus de transferts budgétaires afin de limiter, autant que possible, les dégâts.

Dans leur note, on peut relever que la couverture des dépenses locales par des recettes fiscales locales ressort inférrieure de 8 points au Nord qu’au Sud. Preuve supplémentaire de cette divergence accrue, l’an dernier, plus de 60% des défauts obligataires se situent au Nord.

"Tranchants et pragmatiques"

Cette tendance peut-elle encore être inversée? Plusieurs bons connaisseurs de la société chinoise semblent en douter, tant le décalage économique semble ancré dans la géographie, l’histoire, voire la culture. La correspondante à Pékin du journal singapourien "Lianhe Zaobao" proposait, en février, un prisme instructif: celui d'un examen des audiences de "Chunwan", le programme de gala de la principale chaîne d’Etat pour le Nouvel an chinois. Constat frappant: plus on allait vers le Nord-Est, plus la diffusion a été regardée (80 %), dans une forme de communion régionale, alors que dans le Sud-Est les taux ont été négligeables.

Et de cet instantané télévisuel, la journaliste déroule sa propre analyse de terrain, corrélant pratique de la culture et approche de l'économie: "Les habitants du Sud sont tranchants et pragmatiques, au point parfois de paraître froids et impitoyables. Mais, ils respectent les règles et les contrats, de sorte que les relations sociales se révèlent beaucoup moins importantes dans le Sud que dans le Nord." Autant d'observations que ne renieraient pas des économistes soucieux de décrire un fossé productif.

Benaouda Abdeddaïm Editorialiste international