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Pourquoi les Français pensent à tort que leur pouvoir d'achat diminue

Les Français sont plus sensibles à l'évolution de certains prix que d'autres

Les Français sont plus sensibles à l'évolution de certains prix que d'autres - Rémy Gabalda - AFP

Selon une étude de l'Observatoire Cetelem, 51% des Français sont convaincus que leur pouvoir d'achat a diminué au cours des douze derniers mois, le chiffre le plus élevé parmi les Européens. Et pourtant, l'Insee indique le contraire.

Souvent, la perception que nous avons de notre situation financière se révèle bien éloignée de la vérité. Exemple avec le pouvoir d'achat des ménages.

Selon une étude de l'Observatoire Cetelem publiée mardi 28 février, plus d'un Français sur deux (51%) est en effet convaincu que son pouvoir d'achat a diminué au cours des douze derniers mois. Un chiffre qui vient d'ailleurs démontrer que les Français sont les champions d'Europe du pessimisme, puisqu'il est le plus élevé en Europe, devant la Belgique (49%) et le Portugal (46%). Du coup, seulement 35% des Français interrogés pensent accroître leurs dépenses dans les six mois à venir. Seuls les Portugais et les Danois (33%) sont aussi peu nombreux à vouloir dépenser plus.

Sauf que les Français se trompent, si l'on en croit l'Insee. D'après l'institut d'études économiques, le pouvoir d'achat par Français a progressé de 1,2% en 2015. Pour 2016, le chiffre n'a pas encore été publié, mais l'Insee anticipe une hausse autour de 1,5%.

Un phénomène ancien

En définitive, le pouvoir d'achat a beau augmenter, les Français ne s'en aperçoivent pas. "La réalité économique ne semble donc pas devoir inciter les Français à considérer leur situation économique sous un jour meilleur", souligne l'Observatoire Cetelem.

Ce phénomène est loin d'être récent. Dans un article datant de 2007, plusieurs chercheurs de l'Insee notaient, déjà, que les ménages avaient l'impression que leur pouvoir d'achat se dégradait, alors que celui-ci n'avait eu de cesse de progresser.

Ils expliquaient alors que plusieurs éléments pouvaient fausser l'interprétation des ménages. Par exemple, l'Insee ne prend pas en compte dans son calcul d'évolution du pouvoir d'achat des ménages les prix de l'immobilier. Or leur "hausse peut pourtant conduire certains propriétaires à surestimer leur pouvoir d’achat (effet de richesse), tandis que les locataires l’assimileront à une perte de pouvoir d’achat parce qu’elle entame leur capacité d’investissement", soulignait l'Insee (qui, en revanche, tient compte du loyer payé par les locataires).

Le concept de "pouvoir d'achat" en question

L'autre explication donnée à l'époque renvoyait à la différence entre l'inflation réelle et l'inflation telle que perçue par les ménages. Ces derniers sont en effet plus sensibles aux variations de prix de certains produits comme ceux de l'alimentaire et de l'essence. Or, l'inflation telle que mesurée par l'Insee repose sur un panier de biens fictifs qui essaie d'être représentatif de la situation moyenne des Français mais qui ne l'est pas forcément.

Dans un rapport de 2008, le Conseil d'analyse économique (CAE) soulignait également le problème posé par le concept même de "pouvoir d'achat" tel que mesuré par l'Insee.

"Pour l’économiste, le pouvoir d’achat est la quantité de biens et de services que l’on peut acheter avec le revenu disponible. Il suffit donc que la hausse des revenus dépasse celle des prix pour que le pouvoir d’achat progresse", indiquait le rapport. Les auteurs expliquaient ensuite que "l'homme de la rue (sic)" raisonne, lui différemment, c'est-à-dire selon sa capacité à acquérir "les biens et les services qui forment les standards du moment". "Or, il est indéniable que depuis une dizaine d’années, les coûts supplémentaires résultant de l’apparition de biens et de services qui n’existaient pas auparavant, ainsi que des nouveaux modes de vie et de consommation devenus la norme, ont progressé plus vite que les revenus", développaient-ils.

Indicateurs alternatifs

Les auteurs donnaient ainsi l'exemple des micro-ordinateurs ou de l'Internet à haut débit qui ont généré des coûts plus forts. Pour faire face à ces nouveaux coûts les ménages ont opté pour des offres low cost sur certaines dépenses ou ont carrément réduit leur consommation sur certains secteurs.

"Mais ils ont mal vécu cette nécessité de déclasser certains postes de leurs achats et de se priver de certains autres. Ils ont ressenti cela comme un appauvrissement, une baisse du pouvoir d’achat, alors que du strict point de vue de l’analyse économique, il s’agit d’arbitrages dans un contexte de faible croissance ou de stabilité de leurs ressources", expliquait alors le rapport du CAE qui concluait que le "pouvoir d'achat" était un "concept flou pour le non spécialiste" qui renvoyait plutôt au "coût de la vie".

Il faut savoir que des indicateurs alternatifs au pouvoir d'achat tel que mesuré par l'Insee ont existé. C'était notamment le cas de l'indice BIPE-Leclerc lancé en 2004 par l'enseigne de distribution et le cabinet de conseil BIPE et qui déduisait du pouvoir d'achat des "charges contraintes" (loyers, assurances, transports, crédits à la consommation, etc…). Plusieurs fois cet indicateur a été en contradiction avec les chiffres de l'Insee comme lorsqu'il tablait en 2014 sur une baisse de 0,4% alors que in fine le pouvoir d'achat avait augmenté de 0,7%.

Julien Marion