BFM Business
International

Vers une escorte navale en Mer noire pour faire sortir le blé d’Ukraine ?

Des propositions d’une coalition navale en mer Noire émergent en Europe, afin de protéger les cargos qui transportent les céréales d’Ukraine. Au risque de l’affrontement avec la Russie.

Les premières récoltes céréalières de la saison en Ukraine sont pour dans deux mois. Et le directeur du Programme alimentaire mondial des Nations unies, David Beasley, répète que si d’ici là les ports du pays ne sont pas rouverts et opérationnels, "une catastrophe s’ajoutera à la catastrophe". L’enjeu relèverait de la sécurité alimentaire de base pour de nombreuses nations. D'où l'urgence de trouver une solution pour permettre l'exportation des récoltes pouvant être sauvées.

Partant de là, des Etats d’Europe du Nord avancent un projet de coalition de "bonnes volontés" en mer Noire. Le président de l’Estonie, Alar Karis, assure ainsi que, parmi les Européens, l’idée d’escorter les cargos transportant les céréales d’Ukraine reçoit de plus en plus de soutiens. Il ne s’agirait pas d’une opération de l’OTAN en tant que telle, mais effectuée par des marines de l’Alliance atlantique.

Le chef de la diplomatie de la Lituanie, Gabrielius Landsbergis, parle, pour sa part, d’une "mission humanitaire" qui ne serait pas comparable à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne. Il propose bien, toutefois, le recours à des navires ou des avions militaires, voire les deux, afin de garantir que les chargements puissent circuler "en toute sécurité" entre le port d’Odessa et le détroit du Bosphore, qui ouvre vers la Méditerranée.

"Corridors de protection"

Son homologue du Royaume-Uni, Elizabeth Truss, a plaidé une solution urgente de ce type pour faire sortir les cargaisons, en évoquant l’instauration de "corridors de protection". A en croire le quotidien conservateur londonien The Times, le plan verrait des marines de l’Alliance atlantique procéder au nettoyage des mines russes qui entourent les zones portuaires. Mais le gouvernement britannique a aussitôt souligné, par communiqué, qu’il n’est "actuellement pas prévu" de déployer de bâtiments de guerre britanniques en mer Noire.

Alors, dans l’immédiat, certains au sein de l’OTAN vont offrir des outils spécifiques aux forces ukrainiennes. Le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, s’est déjà chargé d’annoncer que le Danemark allait, sur son stock, livrer des batteries de défense côtière armés de missiles anti-navires RGM-84, fabriqués par Boeing.

Le mois dernier, le directeur général de V.Group, le plus important gestionnaire de services aux armateurs, une société britannique, a réclamé plutôt une implication directe de l’Alliance atlantique, avec la fourniture d’escortes en mer Noire. René Kofod-Olsen a mis en exergue la manière dont l’OTAN œuvre au large de la Corne de l’Afrique, afin de protéger les cargos de la piraterie. Un précédent historique est invoqué par ailleurs, celui de l’opération "Volonté sincère" dans les années 1980, destinée à protéger les navires commerciaux dans le Golfe persique durant le conflit entre l’Irak et l’Iran.

Sauf-conduit par la Turquie

En tout état de cause, Ankara seule serait en mesure de décider qui pourrait accéder ou non à la mer Noire de l’extérieur. Aux termes de la Convention de Montreux de 1936, il revient à la Turquie de réglementer le trafic maritime à travers le Bosphore, que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, propose la création d’un groupe de contact en lien avec les Nations unies, afin notamment de mettre en place un "sauf-conduit" pour les bateaux ukrainiens transportant des céréales. Les pays importateurs d’Afrique et du Moyen-Orient seraient alors susceptibles d’appuyer cette initiative à l’ONU, ce qui placerait la diplomatie russe dans une configuration de négociation en dehors du face-à-face avec un Occident qui fait du Kremlin l’affameur des peuples pauvres.

Risque nucléaire

En attendant, Moscou affirme que l’Ukraine, dans sa propre partition tactique militaire, ne cherche pas vraiment à nettoyer le port d’Odessa des mines et des obstacles qui s’y trouvent. A cet égard, l’ambassadeur de Russie au Royaume-Uni, Andrey Kelin, a déclaré que l’Organisation maritime internationale, dont le siège se trouve Londres, est "bien consciente de ce qui se passe là-bas". Le représentant russe soutient surtout que les Britanniques, en reprenant l’idée de corridor naval, continuent de pousser Kiev dans "le sentier de la guerre".

Voire le monde, car d’autres voix en Russie brandissent un risque extrême. Le vice-président de l’Académie des sciences des missiles et de l’artillerie, Konstantin Sivkov, évoque ainsi un "scénario" d’échanges de tirs entre navires de guerre britanniques et russes. Cet officier supérieur très présent sur la scène médiatique nationale considère qu’en conséquence, cela pourrait déclencher "un affrontement militaire à grande échelle" avec l’OTAN qui, "très rapidement", deviendrait nucléaire.

Benaouda Abdeddaïm Editorialiste international