BFM Business

Le boom du cannabis en bourse

Le secteur du cannabis est sans doute l'objet d'une vaste bulle spéculative à Wall Street. Le producteur Tilray gagne désormais 1100% en quelques semaines.

Le secteur du cannabis est sans doute l'objet d'une vaste bulle spéculative à Wall Street. Le producteur Tilray gagne désormais 1100% en quelques semaines. - Jan Woitas / dpa / AFP

Après une séance extrêmement volatile mercredi soir à Wall Street, le producteur de cannabis médical canadien Tilray a fini sur un gain de 40%. Sa capitalisation, comparable à celle de grands groupes industriels, pose question sur les perspectives réelles de cette industrie, et sur la formation d'une énorme bulle spéculative.

Un producteur de cannabis médical désormais aussi bien valorisé en bourse que Michelin ou American Airlines? La situation a de quoi surprendre mais elle est pourtant bien réelle du côté de Wall Street, qui aura rarement connu une séance aussi mouvementée que celle de Tilray mercredi.

Après avoir ouvert en hausse de 40%, tout perdu, puis tout repris, après plusieurs interruptions de cotations, le titre du producteur a terminé sur un gain de 38%, pour atteindre une capitalisation totale de 20 milliards de dollars, une hausse de 1110% depuis son introduction en bourse au mois de juillet.

Terrain de jeu des spéculateurs

«Ce marché, c'est le Far West» estime Michael Antonelli, vendeur actions d'un grand fonds de Wall Street. «Tout le monde veut sa part du gâteau, et profiter de ces hausses fulgurantes, mais les grands investisseurs institutionnels ne peuvent pas vraiment le faire pour des raisons de réputation. Ce sont donc des pros du trading qui sont sur ces dossiers, ce qui provoque ces mouvements spectaculaires» observe-t-il.

Une hausse un peu folle qui a donc fait la fortune des traders sur le dossier, souvent positionnés à découvert pour amplifier les mouvements. Mais cela a aussi accru le patrimoine des 3 fondateurs de Tilray. Chacune de leur part de capital est désormais valorisée à un peu plus de 2 milliards de dollars. 

Une nouvelle bulle

Les raisons de cette hausse vertigineuse et de toute cette volatilité sont à trouver dans des commentaires certes plutôt encourageants du patron de Tilray hier, sur les perspectives et les axes de développement de son groupe. Déclarations intervenues aussi après publication d'une étude positive de l'Université de San Diego sur les indications possibles du cannabis thérapeutique. Mais l'effet boursier était jugé totalement excessif par beaucoup d'observateurs.

C'est l'avis de Grégory Volokhine, président de Meeschaert Financial Services à New York. «Une capitalisation équivalente à celle de Chipotle pour un chiffre d'affaires de 5 millions de dollars? Non, c'est de la manipulation» dit-il, avant d'ajouter «L'industrie du cannabis thérapeutique est promise à un grand avenir, mais personne n'a attendu Tilray pour s'en rendre compte. C'est une nouvelle bulle spéculative, on a longtemps parlé du Bitcoin... Désormais on parle du cannabis. Ce qui amuse davantage Wall Street, d'ailleurs.» 

Parcours boursiers inégaux

Une bulle qui touche d'ailleurs plus précisément Tilray pour le moment. Car les autres producteurs de cannabis cotés, tous canadiens, ne connaissent pas le même destin boursier. Canopy Growth, par exemple, gagne certes 241% sur un an, mais ne semble pas autant attirer les flux de capitaux que Tilray.

La compagnie est pourtant la première du secteur a avoir été introduite à la Bourse de New York il y a 4 ans, et a même accueilli à son capital le groupe de vins et spiritueux Constellation Brands, avec qui il coopère sur des boissons contenant des ingrédients issus du cannabis.

Marché encore immature

Aurora Cannabis, société canadienne également, connait un bel essor boursier sur un an, +300% quasiment, mais ne fait que +16,5% depuis le 1er janvier. Quant à Aphria, autre société majeure du secteur, elle ne gagne «que» 186% sur un an et stagne depuis le début de l'année.

Il est donc difficile d'y voir clair sur les perspectives réelles de cette industrie pour le moment, tant que le phénomène spéculatif Tilray sera aussi puissant et incontrôlé, et que les investisseurs institutionnels, tels que les banques, les industriels et les grands fonds, ne seront pas plus présents au capital des ténors de cette industrie. Une maturation de ce marché est nécessaire, et le processus prendra sans doute quelques années. D'ici là, les spéculateurs risquent de s'en donner encore à coeur joie.

Antoine Larigaudrie