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Chine : pour ou contre le travail en « 996 », intense interrogation de la société

La production industrielle chinoise tombe en mai à son plus bas niveau depuis 17 ans.

La production industrielle chinoise tombe en mai à son plus bas niveau depuis 17 ans. - AFP

Faut-il (beaucoup) rallonger les journées de travail pour réussir ? Le débat a été déclenché par les magnats chinois d’Internet.

Un signe cabalistique. Ils appellent cela le « 996 » : travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir et cela, 6 jours par semaine. Sur Weibo, le réseau social chinois numéro 1, ce « 996 » est consulté comme terme-clé par centaines de millions. Cela a commencé avec le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, qui a loué les bienfaits de ce rythme.

Puis il y a eu celui de JD.com, Richard Liu Qiangdong, autre référence nationale du commerce en ligne, qui lance « les fainéants ne sont pas mes frères », tout en assurant qu’en tant qu’employeur il n’obligerait personne à adopter sa culture du « 996 ». Hier, c’est Jack Ma qui reprend la parole sur son compte Weibo afin de soutenir que « la plupart des entrepreneurs, artistes, scientifiques et politiques qui ont réussi sont sur un emploi du temps, en pratique, de plus de 996 ». Et d’après lui, il n’y a pas de quoi se « vanter » de refuser cette notion du labeur, surtout si l’on est jeune.

L’argument du succès convainc certains de leurs compatriotes. Un salarié de l’équipementier télécoms Huawei, cité par un quotidien à vocation internationale lié au Parti communiste chinois (PCC), affirme qu’il est « possible » d’accepter cet emploi du temps dès lors que l’entreprise vous règle les heures supplémentaires. Pris dans son élan, un chanteur pop à succès, Su Xing, exprime ainsi son admiration pour l’idée : « Quand tu trouves quelque chose que tu aimes, tu pourrais même travailler 24247 » (24 heures sur 24, tous les jours de la semaine).

La famille ou bien le 996

Cet enthousiasme est loin d’être partagé par tous ceux qui jugent qu’un employé ordinaire n’a pas grand-chose à voir avec ces artistes et entrepreneurs prospères. Un utilisateur de Weibo rappelle, à toutes fins utiles, que la vie du salarié, ce n’est pas que de travailler, mais également de « passer du temps avec sa familles et ses amis ». La revendication se fait, par endroits, plus collective : une mobilisation via une plate-forme de développement de logiciels assimile le « 996 » à une admission en « unité de soins intensifs » à l’hôpital, avec copie jointe du code du travail chinois qui limite à 36 heures par mois le nombre d’heures supplémentaires. Mobilisation bloquée par certains navigateurs Internet chinois, rapporte le quotidien hongkongais « South China Morning Post » (titre appartenant à Jack Ma).

Les autorités ne se contentent pas de canaliser les réactions. L’organe centrale du PCC, le « Quotidien du peuple », explique que le succès ne doit pas se réaliser au détriment de la santé, le droit des travailleurs devant être respecté. Cité par un autre média d’Etat, le professeur Zhou Tianyong, de l’Université de finance et d’économie de Dalian, demande aux géants technologiques nationaux de saisir une tendance irréversible de recherche d’équilibre entre travail et vie personnelle, ce qui amène l’entreprise à rechercher sa « compétitivité » autrement que dans une accumulation d’heures travaillées.

« Lavage de cerveau »

Une économiste de marché, Lin Caiyi, analyse ce qu’elle estime être « un lavage de cerveau culturel » : « Chaque employé est qualifié pour dire à son patron : j’ai promis de ne vendre que mon travail dans le cadre d’un contrat, pas ma liberté de penser ni mon droit de choisir des valeurs. » Mais d’autres estiment que le « 996 » révèle surtout une conception ancrée dans une culture. Un spécialiste du droit du travail à Pékin considère qu’elle est, somme toute, semblable à celle des Japonais et des Sud-Coréens. Il y a aurait alors la conviction que perdure une dimension de l’effort propre à l’Asie, au moins en partie, prétendument perdu par les Occidentaux.

On peut, de ce point de vue, se référer à l’approche abrupte du président du fonds souverain chinois, Jin Liqun, aujourd’hui à la tête de la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (AIIB), qui expliquait, en 2011, la crise de la zone euro par « leurs lois sociales (…) obsolètes, conduisant à la paresse et à l’indolence, plutôt qu’à travailler dur ».