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Gilets Jaunes : les secrets de la propagation du mouvement depuis son origine

Rassemblement de gilets jaunes à Paris, le 30 mars 2019

Rassemblement de gilets jaunes à Paris, le 30 mars 2019 - STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Le mouvement gilet jaune est une marque, une "épidémie" au sens de ce qui touche un grand nombre de personne en se propageant. Et il a atteint le "point de bascule", ou comment des marques oubliées ou confidentielles émergent ou ressuscitent et conquièrent des marchés à grandes enjambées. Par Christophe Bourgois-Costantini, coach

L’art d’un coach consiste non seulement à ressentir son coaché, mais également à exercer son style pour palper les événements différemment, les signaux faibles, sous un autre angle, une autre focale. L'entre cher au philosophe François Julien. Je me suis donc intéressé à certains faits, en apparence insignifiants, mais qui s’avèrent, à mon sens, fondamentaux dans le succès de la propagation du mouvement des gilets jaunes.

Qui a initié le mouvement des Gilets Jaunes?

C’est une belle matinée de fin mai 2018. Un soleil tendre recouvre la Seine et Marne. La trentaine passée, Priscilla Ludosky s’active dans sa salle de bain. Un dernier regard dans le miroir pour ajuster sa coiffure afro, avant de se lancer pour une longue tournée. En route pour commercialiser les produits cosmétiques de sa marque Fall in Cos’, réservés aux femmes de peau noire. Elle branche la radio de sa Peugeot et capte une émission sur le réchauffement de la planète. Sensible à la transition écologique, elle augmente le volume. C’est alors qu’elle aperçoit le signal de sa jauge. Pas moyen de faire autrement que de s’arrêter à la prochaine station.

A quelques kilomètres de là, à Melun, Eric Drouet, un camionneur de trente-trois ans, le regard noir comme sa barbe parfaitement taillée, s'apprête à rentrer chez lui après sa tournée de nuit. Il discute au téléphone avec son ami Bruno Lefevre. Ils ont l'habitude de tuer le temps en parlant de grosses cylindrées ou de séries télé. Mais cette fois le sujet de la discussion porte sur l’augmentation du prix du carburant annoncé par le gouvernement. Trop c’est trop se dit-il alors. A peine rentré à son domicile ce membre actif de l’association de tuning "Muster crew" s’installe derrière son ordinateur et contacte ses membres amis du groupe facebook "La France en colère!!!" afin d’organiser un rassemblement d’automobilistes sur le périphérique en signe de protestation.

Priscilla Ludosky remplit son réservoir. Elle porte machinalement un regard sur le prix affiché et c’est la stupeur. Suis-je la seule à remarquer ces augmentations continues se dit-elle? Elle se promet alors à son retour d’étudier le phénomène. Elle s’installe à la fin de sa journée derrière son ordinateur et découvre que les 2/3 du prix de l'essence sont des taxes. Furieuse, elle décide de lancer sur change.org une pétition en ligne extrêmement documentée "Pour la baisse des prix du carburants" dans laquelle elle détaille les mécanismes de l’UFIP (Union française des industries pétrolières). 

Après une nuit de sommeil réparatrice, Eric Drouet s’active sur le net et les réseaux sociaux. Il tombe sur la pétition de Priscilla et décide d’entrer en contact avec elle. Priscilla Ludosky et Eric Drouet ignorent alors qu’ils sont en train de faire basculer le destin de la France. Le sacre de l’équipe de France de Football passe par là. La liesse est de courte durée.

Le choix du gilet jaune

En septembre 2018, et faisant fi de l'avis de la commission nationale du débat public qui juge pénalisante la hausse de la taxe carbone pour les "plus dépendants et captifs en énergie fossile", le gouvernement Philippe annonce son intention d’augmenter la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) de 11,5%. Objectif : la lutte contre l’effet de serre. Question gaz, cela va réactiver la machinerie invisible des mécontents de longue date.

Le 15 octobre, Priscilla Ludosky et Eric Drouet relancent leurs pétitions argumentées via Facebook. Elles dirigent vers le site "blocage national contre la hausse du carburant". S’en suit un appel pour bloquer la France le samedi 17 novembre. L’initiative récolte un million de signatures.

Le 24 octobre, Ghislain Coutard, 36 ans, mécanicien à Narbonne, appelle tous les automobilistes en colère à déposer un gilet jaune sur leur tableau de bord. Est-il conscient de l’impact de la couleur flashy? Se souvient-il du slogan "C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie" que l’icône même du luxe réservé aux plus riches, Karl Lagerfeld, a asséné au travers d'une publicité massive en 2008? Toujours est-il que le symbole se répand comme une traînée de poudre. 

Jacline Mouraud vient de terminer une séance. L’hypnothérapeute du Morbihan décide de se filmer en interpellant Emmanuel Macron. D'un ton calme, maîtrisé, légèrement moqueur, elle dénonce la traque faite aux conducteurs, le nombre de radars. La vidéo fait six millions de vues, au point qu’Emmanuelle Wargon, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’environnement lui répond sur Twitter. Anthony joubert, un chanteur guitariste, va lui utiliser l’humour. Il se filme en chantant "RV le 17" en parodiant le gouvernement sur un air de Kendji Girac.

Franck Bulher emboîte le pas. Membre du parti « Debout la France » il lance sur Facebook un selfie dans lequel il appelle à bloquer le pays. Chauve, les yeux bleus et clairs, barbe mal taillée, cernes de fatigue, cardigan gris, il assène d’une voix monotone un discours teinté de militarisme, d’appel et de références à la révolution, le tout dans une posture de résistant que le pouvoir empêche de s’exprimer. Et ça marche pour lui aussi : 165 000 vues et plus de 15 000 partages.

La machine est lancée. Plus rien ne l’arrêtera. Surtout pas le 14 novembre où Edouard Philippe annonce sur RTL que le gouvernement ne compte pas reculer. Il faut rester cohérent avec les Français, assène-t-il. Ne s’agit-il pas d’un engagement de campagne ? N’est-il pas des plus logiques de faire peser sur le pétrole, et donc sur la pollution, une partie des prélèvements fiscaux plutôt que sur le travail ?

Le 17 novembre, 300 000 personnes occupent ronds-points, péages et autres accès. Le lendemain, 46 000 s’accrochent dans le froid. Deux appels à manifester à Paris le 24 novembre seront ensuite publiés sur Facebook. "Acte 2: Toute la France à Paris" . Les motifs des griefs initiaux se sont élargis aux autres taxes et baisse du pouvoir d’achat. 83% des Français trouvent la mobilisation justifiée et 62% la soutiennent. Plus de trois mois après, le 13 février, 58% des français désirent l’arrêt du mouvement. Karl Lagerfeld disparaît le 19 du même mois, moment où le mouvement s’essouffle brusquement. Aucun rapport ? Des événements qui semblent de prime abord insignifiants, ont toute leur importance dans la mémoire collective.

Comment le mouvement s’est-il propagé et a-t-il pu connaître un tel succès ?

La réponse se trouve dans ce qu’on appelle "le point de bascule". Ou comment des marques oubliées ou confidentielles (Converse, Salopette Coluche, Ray-Ban,..) émergent ou ressuscitent et conquièrent des marchés à grandes enjambées. 

Le mouvement gilet jaune est une marque, une épidémie au sens de ce qui touche un grand nombre de personne en se propageant. Comme le rappelle le journaliste Malcolm Gladwell dans son livre "Le point de bascule: comment faire de grandes différences avec de très petites choses", trois règles fondamentales doivent s'appliquer pour réussir une propagation :

1) Etre initiée par des déclencheurs

Ludosky, Drouet, Coutard, Mouraud, Joubert, Bulher sont des déclencheurs. Soit une poignée de gens qui se distinguent nettement des autres par leur sociabilité, leur énergie, leur connaissance ou leur influence. Ils assurent la transmission de l’information, embarquent les autres, font passer les hostiles à acceptants. Ils permettent de franchir l’abîme entre les différents groupes d’adoptants. Ils sont en quelque sorte des traducteurs. Ils prennent des idées et des données parfois très spécialisées et les reformulent dans un langage accessible à tous, de façon à ce qu’elles aient plus de sens, en omettant des détails peu pertinents, en en exagérant d’autres. Ils sont dotés d’une intelligence relationnelle hors norme (avec laquelle, comme neuf autres, nous venons au monde mais que peu utilise: les intelligences multiples). D'autres déclencheurs rejoindront le mouvement par la suite: François Boulo, Benjamin Cauchy, Ingrid Levavasseur, Maxime Nicolle, Jérôme Rodriguez.

On distingue trois catégories de déclencheurs:

-les connecteurs, comme Jacline Mouraud ou Ghislain Coutard : ils ont le don de rentrer en relation, de créer un maximum de relations superficielles. Ils sont contactables facilement car ils gravitent dans différents milieux, avec différentes sources d’intérêt ce qui augmente les liens dit faibles, indispensables par exemple pour trouver un travail (on n’est jamais embauché via un ami proche mais plutôt par une connaissance éloignée dudit ami).

-les maven ("celui qui acquiert des connaissances" en Yiddish) comme Priscilla Ludosky, acteurs les plus importants de l’économie de marché. Ils sont dépositaires de l’information. Ils l’analysent, la décortiquent. Ce sont aussi des justiciers du prix et ne se contentent pas de faire des bonnes affaires: ils veulent en faire profiter l’entourage. Les motivations sont profondément sociales. Comme ils ne cherchent qu’à être utiles, ils attirent l’attention des autres.

-les vendeurs, enfin, lesquels possèdent les compétences pour persuader ceux qui hésite encore à croire au message. Ils maîtrisent les répliques nécessaires pour contrer les opposants. Ils sont énergiques, ont du charme, sont contagieux voire irrésistibles (Eric Drouet, Priscilla Ludosky, Anthony Joubert), même si certains sont mus par la recherche d’une parcelle de gloire.

2) Etre adhérente

L’information doit adhérer à la mémoire, être inoubliable au point de provoquer un changement et inciter les gens à agir. La forme va avoir plus d’importance que le fond. Les gilets jaunes sont visibles, flashy, situés sur des ronds points qui favorisent la contagion émotionnelle, la solidarité, la rencontre entre plusieurs mondes. Une dynamique de groupe se fonde toujours sur la tenue vestimentaire car elle marque l’affiliation et l’identification.

Les slogans sont simples et percutants "gilets jaune, colère noire" , "Jupiter redescends sur terre, c’est la misère". Le nombre de gilets jaunes par rapport à la taille moyenne d’un rond-point apporte la densité indispensable, le seuil critique. Par exemple, si trente personnes paraissent minuscules sur un terrain de foot il en va autrement sur une petite surface. En effet, l'organisation spontanée compte rarement plus d’une cinquantaine de personnes par mouvement. Tout le monde finit pas se connaître, devenir solidaires. Pour rappel, et c’est une clé du management, toute organisation dépassant 150 personnes devient problématique quant à sa cohésion. Ici, nous avons la puissance de petits groupes dopée par la cool attitude, en grande majorité pacifiste. Une version hivernale de "Camping", sans Patrick Chirac, avec ses tentes et ses caravanes installées. 

3) Le pouvoir du contexte: la théorie du carreau cassé, visible et sous-jacent

Si on passe régulièrement devant une maison avec un carreau cassé et qu’il le reste, on va se dire que le propriétaire ne fait rien. Et que s’il n’agit pas c’est donc qu’il s’en moque. Par conséquence, on peut s’attaquer à la maison. 

Il existe deux types de carreaux cassés: les visibles et les sous-jacents. 

Les premiers sont le "vandalisme capitalistique et moral" (l’affaire Carlos Ghosn éclate à ce moment), l'Elysée non exempte de tout reproche (L’affaire Benalla), la fermeture des postes, d'écoles et autres services de l’état, la fuite du corps médical, la relégation culturelle, la SNCF en décrépitude, les espaces délaissés, le chômage…

En carreaux sous-jacents, huit signes, intangibles, sous-estimés mais dévastateurs :

- Le dédain de l’organisation des festivités de l’équipe de France à l’égard des milliers de personnes qui étaient venues féliciter les champions du monde. Les « Rois » accélère leur descente des Champs Elysées, délaissant un long bain de foule Place de la Concorde. Seuls les « nantis » en profitent dans les ors de la république, au Palais de l’Elysée. Loin du peuple qui se sent négligé, encore mis à l’écart, confronté à ce qui ressemble à une dérive monarchique. Même la précieuse tunique bleue floquée d'une nouvelle étoile, autre signe de rassemblement, demeure introuvable. Une forme de coitus interruptus.

- La révélation par son ex-compagne Trierweiler (une maven) quatre ans plus tôt à l’approche de l'hiver du qualificatif "Sans-dents" qu’aurait employé François Hollande. L’attitude désinvolte de l’ex-Président sur le moment, voire son inertie en ont laissé perplexe plus d’un. La blessure est plus profonde qu'on ne l'imagine, une marque au fer rouge. 

- Le "Grand" Paris, dont la dénomination sous entend qu’il y ait une… "petite" province. Une forme de nouveau Château de Versailles, aux investissements pharaoniques. Le pouvoir et la richesse concentrés dans les grandes villes. Y résident les nantis, dans un immobilier inaccessible pour l’immense majorité. Cette minorité dorée crée de la valeur mais elle a grandement besoin d’employés. Elle va donc concentrer via une oligarchie de fait un maximum d’argent public afin que les transports, les services en tout genre et les habitations de première et deuxième couronne fonctionnent. A quoi bon des serviteurs s’ils ne sont pas en pleine forme, impossible à joindre H24 et arrivant en retard? Nous sommes revenus au moyen-âge: Paris cintré de sa muraille périphérique, ses serviteurs à portée de main sur deux couronnes. Le reste, tous les autres, se retrouvent au ban. Les réseaux téléphoniques ne dysfonctionnement-ils pas, au delà de cette limite?

- La voiture, symbole ultime de liberté, d’autonomie et d’indépendance, principal lieu de vie, de résistance face à la mondialisation. Dernier rempart protecteur que l’on bichonne régulièrement dans les centres de lavage. La "grotte", dans laquelle on se réfugie, est attaquée de plein fouet par la hausse de l’essence, des radars, la limitation à 80 km/heure et l’iniquité des compagnies d'assurance. (Chaque fois que je cliquais sur un site traitant des gilets jaunes pour nourrir cet article, je faisais face à une nuée de publicité... automobiles et d’assurances). Du reste, dès le départ du mouvement, une note des RG stipule en point commun de l’ensemble des déclencheurs un intérêt marqué pour les rassemblements automobiles .

- Le sentiment d’abandon, blessure psychologique la plus importante en France que l’on constate en développement personnel. Facebook, Linkedin, Twitter se substituent aux cafés de commerce qui ferment les uns après les autres. Quel meilleur moyen pour palier sa solitude que de socialiser via les réseaux sociaux, d’exprimer son existence. Facebook ne vaut-il pas plus cher que Total sur les marchés financiers?

- Les dangers de la philosophie du "jeu à somme nulle", une habitude ancrée de la "case" : soit on est du côté du gouvernement, soit de celui de l'opposition. Un aveuglement cartésien qui ne peut envisager d'autres possibilités comme l'émergence d'un autre mouvement qui ne serait pas affilié à un parti.

- La taxe sur les GAFA votée au deuxième trimestre 2018 est un coup dur pour des entreprises comme Facebook. Dans la logique, "à qui profite le crime?" nous pourrions légitimement nous demander dans quelle mesure le mouvement des gilets jaunes n'a pas profité d'une forme de mansuétude de leur part, pour ne pas dire plus. 

- Les champs morphogénétiques, enfin. Initiée par le chercheur Rupert Sheldrake. Une théorie qui va à l’encontre de la physique traditionnelle. Nous sommes tous reliés par un champ, magnétique comme électrique, qui entre en résonance entre chaque individu d’une catégorie, fut-elle éloignée géographiquement. On a coutume d’expliquer dans les écoles de commerce que lorsqu’une personne a l’idée de créer une société, 100 personnes ont la même idée en même temps. Sur ces 100, 30 l’étudieront, et deux iront finalement au bout. C’est de cela dont il s’agit: l’existence d’un "cloud" invisible qui "relie" les gens. A titre d’exemple, toutes les personnalités que je coache ont la même blessure que la mienne, sans exception. Il ne la connaisse pas, mais une "force", un "esprit" les pousse à me contacter et à venir comprendre comment j’ai pu la surmonter pour en faire de même. Dans le cas des gilets jaunes, la plupart des déclencheurs du mouvement étaient reliés par un "cloud", par une mémoire collective.

Eloignés les uns des autres, ignorant l’existence de chacun, ils ont déclenché le mouvement pratiquement au même moment. La synchronicité, chère à Carl Jung.

Christophe BOURGOIS-COSTANTINI