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Un télétravail massif peut-il bloquer internet et mettre à mal la sécurité des données?

Face à la propagation du coronavirus, l'Etat appelle les entreprises à favoriser le télétravail grâce à internet. Mais le recours massif au travail à distance pose certaines questions. Explications.

L'épidémie de coronavirus avance en France et de plus en plus d'entreprises ont recours au télétravail. Grâce aux réseaux haut et très haut débit et aux solutions en ligne de travail collaboratif ou de visioconférence, le télétravail à domicile apparaît en effet comme une solution viable pour maintenir l'activité dans les services.

Pour autant, avec un télétravail qui risque de devenir dans les prochains jours et semaines de plus en plus massif, avec des millions de salariés bloqués à domicile, se posent différentes questions. Notamment celle de la congestion possible des réseaux et de la sécurité des données de l'entreprise.

D'ores et déjà des congestions sont observées sur les ponts téléphoniques utilisés pour les réunions audio à distance et sur certains outils de visioconférence. "En revanche, nous ne constatons pas encore une augmentation sensible des services Internet tout court. C’est probablement trop tôt", explique Fabio Costa, ingénieur de solution en cybersécurité chez Akamai, leader mondial des services de réseau de diffusion de contenu. "On ne voit pas d'alerte sur la bande passante", confirme Bruno Caille, responsable des architectures de Cisco France.

Le coronavirus peut-il faire planter internet?

Si au global, les opérateurs télécoms devraient absorber ce trafic (notamment grâce à la bonne qualité des réseaux fixe haut et très haut débit français), des congestions sont possibles, en particulier du côté des réseaux privés des entreprises (VPN pour "virtual private network") que les salariés à domicile devront utiliser pour accéder au système d'information des entreprises, nous expliquent les experts.

Or, ces réseaux privés sont souvent limités en termes de nombre d'utilisateurs simultanés et en capacité. En clair, ils ne sont pas configurés dans le cas où tous les salariés travaillent à domicile.

Beaucoup d'entreprises ne sont ainsi pas prêtes à un recours massif au télétravail. Selon Fabio Costa, : il y a un "risque de congestion sur les sites des entreprises pour l'accès aux applications professionnelles, comme les emails, la visioconférence, le chat, les plateformes de développeur ou de relation clients, etc. Tout dépend de la façon dont l'infrastructure a été dimensionnée. Les entreprises qui ont du cloud sont moins à risque, car la capacité s'adapte à la demande."

Goulets d'étranglement

"Le VPN : c'est le goulet d'étranglement. Les grands comptes et ETI sont prêts mais pas le reste des entreprises. Et augmenter les capacités ça prend du temps", ajoute Bruno Caille.

Un autre risque de congestion est à prévoir dans les zones où les débits sont faméliques et elles sont encore très nombreuses, parfois à quelques kilomètres de Paris. Si une connexion moyenne permet par exemple d'échanger des fichiers légers, impossible par exemple de lancer une visioconférence de qualité ou d'expédier des images lourdes, des vidéos. Or ces usages sont de plus en plus fréquents.

La situation pourrait être encore plus compliquée aux Etats-Unis où le réseau fixe n'est pas d'une qualité optimale. "Le maillon faible, là où le système pourrait être surchargé, c'est au niveau du réseau internet des particuliers", affirme Lisa Pierce, expert réseau chez Gartner à Bloomberg. "Il y a aura des bouchons, comme sur une autoroute" mais "nous sommes malgré tout bien mieux prêt qu'il y a 5 ou 10 ans en terme de préparation des réseaux".

Enfin, il ne faut pas oublier le risque d'embouteillage dans son propre foyer. "Un réseau Wifi risque d'être saturé si les enfants sont sur des sites de vidéo (80% de la consommation de bande passante dans le monde selon Cisco, NDLR) pendant que les parents font du télétravail", explique Fabio Costa d'Akamai.

Le télétravail met-il en péril les données de l'entreprise?

C'est la question qui angoisse les directeurs informatiques et les patrons. Au sein de l'entreprise, le salarié travaille dans un environnement a priori sécurisé et contrôlé. En mode télétravail, tout ou une partie des données échangées peuvent transiter de manière non protégée et donc devenir une cible pour les pirates, notamment quand tout passe par le cloud. 

Là encore le VPN est une solution qui permet de sécuriser tous les échanges, mais "beaucoup d'entreprises ne sont pas équipées. Il faut vite mettre en place des solutions mais ça prend du temps", souligne Fabio Costa. Seulement "20% des salariés français qui ont un PC ont accès à une solution de télétravail", confirme Bruno Caille de Cisco France. 

Les PME sont particulièrement concernées car elles n'ont souvent pas les ressources pour déployer ce type de solutions. Mais face à cette crise sanitaire, de nombreux acteurs tech prennent les devants. L'américain Cloudfare a ainsi mis en ligne un portail où les PME peuvent à la fois trouver des solutions de travail et de collaboration à distance rendues gratuites, et de sécurité émanant de plusieurs acteurs tech.

Une demande en forte hausse

Une chose est sûre, les entreprises se préparent et la demande pour toutes ces solutions explose. Cisco observe ainsi un trafic en Asie en hausse de 700% pour son outil de conférence en ligne WebEx et 300% de visites en plus sur sa page de solutions collaboratives gratuites en Europe. De son côté, Akamai observe déjà une multiplication par trois des demandes pour des solutions de télétravail en Italie. 

Olivier Chicheportiche et Simon Tenenbaum