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Le gouvernement part en chasse contre les équipementiers chinois

Orange commande de plus en plus d'équipements à Huawei et ZTE

Orange commande de plus en plus d'équipements à Huawei et ZTE - -

Le gouvernement a demandé à trois opérateurs -dont Orange et Outremer Telecom- de démonter des équipements chinois utilisés de manière illégale.

La semaine dernière, le gouvernement demandait aux opérateurs du pays de se comporter en patriotes en achetant français -comprendre, en se fournissant auprès d'Alcatel-Lucent.

Quelques mois auparavant, ce même gouvernement avait discrètement lancé une offensive en règle contre les constructeurs télécoms chinois. Il a demandé à trois opérateurs mobiles -au moins- de démonter des équipements chinois utilisés de manière illégale. Un démontage qui est apparemment en cours.

Autorisation au titre de la sécurité des réseaux

Les trois opérateurs sont Orange (qui utilise Huawei à la Réunion et Mayotte), Outremer Telecom (qui utilise ZTE en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion et Mayotte), et Pacific Mobile Telecom (qui utilise Huawei en Polynésie et utilise la marque Vodafone).

Précisement, ces trois opérateurs utilisent des équipements chinois pour leur coeur de réseau mobile. Or selon la réglementation française, tout équipement de coeur de réseau (fixe, mobile ou internet) doit être agréé au préalable par une agence chargée de la sécurité des réseaux, l'Ansii. Or cette agence n'a jamais accordé d'agrément ni à Huawei ni à ZTE. Dès lors, l'usage de leurs équipements est illégal. C'est ce que le gouvernement a rappelé il y a quelques mois aux opérateurs en question.

Une illégalité qui dure depuis 2006

Le plus suprenant est que cette situation illégale était tolérée depuis de nombreuses années. Ainsi, Outremer Telecom utilise du ZTE depuis 2006, et Orange Réunion du Huawei depuis 2009 environ.

Comment en est-on arrivé là? Les explications varient. "C'est la filiale sud-africaine de Huawei qui a vendu le réseau mobile à Orange Réunion, et cette filiale ne connaissait pas la réglementation française", explique-t-on chez le constructeur.

Surtout, les deux constructeurs avaient demandé leur agrément et espéraient l'obtenir un jour. "Le contrat entre Outremer et ZTE indiquait que ZTE devait obtenir l'agrément", indique un proche du dossier.

Enfin, les constructeurs chinois sont attractifs, car ils octroient aux opérateurs des prêts pour leur permettre d'acheter leurs équipements -c'est le "crédit fournisseur". Ainsi, Outremer Telecom a bénéficié de crédits de la part de ZTE allant jusqu'à 20 millions d'euros.

Outremer et ZTE se contredisent

Le premier constructeur visé par le gouvernement était ZTE. Dès avril, le constructeur a exprimé publiquement son mécontentement: "nous avons des clients dans les Dom-Tom. Mais, fin 2012, le gouvernement a exigé que nous démontions nos coeurs de réseau mobile chez ces opérateurs sous prétexte qu'ils n'étaient pas conformes à une norme imposée par la législation française", dénonçait dans Les Echos Lin Cheng, vice-président du constructeur.

Interrogé sur le nom de ce client opérateur des Dom Tom, le porte-parole de ZTE "confirme qu'il s'agit bien d'Outremer Telecom".

De son côté, Outremer Telecom n'a jamais répondu à nos questions sur le sujet, qui l'embarasse visiblement. En effet, le PDG Jean-Michel Hegesippe, interrogé le 7 mai lors de l'assemblée générale des actionnaires, a même prétendu contre toute évidence: "aucun équipement de coeur de réseau mobile n'a été démonté, en conséquence de quoi les propos tenus par Lin Cheng ne concernent nullement Outremer Telecom", indique le compte rendu de l'assemblée.

Faire boire un âne qui n'a pas soif

Surtout, les constructeurs chinois considèrent que ce refus d'agrément pour des motifs de sécurité relève en réalité du protectionnisme déguisé. "Nous sommes déçus des conditions déloyales qu'on nous impose. Les équipements ZTE sont acceptés dans les autres pays européens. Seule la France considère qu'ils posent un problème", déplorait Lin Cheng.

Et en effet, ZTE a vendu du coeur de réseau en Allemagne, Autriche, Belgique, Suède, Hongrie... De même, le coeur de réseau de Huawei est utilisé en Grande-Bretagne, Allemagne, Belgique... "Huawei en vend dans tous les pays européens sauf la France", indique le constructeur.

Un ancien dirigeant d'un constructeur accuse même: "ce refus d'agrément était en réalité destiné à protéger Alcatel-Lucent. Mais c'est un échec patent, car aucun opérateur français n'a commandé de coeur de réseau à Alcatel-Lucent, ni en mobile, ni en internet. On ne peut pas faire boire un âne qui n'a pas soif..."

Interrogé, Bercy se défend de tout protectionnisme: "L'Anssi ne dépend pas de Bercy et nous ne lui avons rien demandé". De leur côté, l'Anssi et Orange se sont refusés à tout commentaires.

Le titre de l'encadré ici

|||Du jaune dans l'Orange
L'ex-France Télécom ne s'en vante pas, mais il utilise de plus en plus les équipementiers chinois. Ainsi, en France, l'opérateur historique a acheté à ZTE des LiveBox et à Huawei des équipements ADSL (DSLAM), des réseaux de fibres optiques (GPON), des produits de transmission optique (DWDM) et des faisceaux hertziens. Orange achète aussi des réseaux mobiles à Huawei en Grande-Bretagne, Belgique, Tunisie, Maroc, Sénégal et d'autres pays d'Afrique. Quant à ZTE, il fournit des LiveBox en Pologne, le réseau mobile au Kenya, et le logiciel de facturation en Pologne, Slovaquie, Côte d'Ivoire, Sénégal, Guinée, Mali, Guinée Bissau, Cameroun et Congo. Et bien sûr, Orange commercialise les téléphones mobiles des deux chinois -c'était même le premier à commercialiser le modèle Blade de ZTE. Interrogé, l'opérateur a répondu que les constructeurs chinois ne représentent qu'"une part minoritaire" des fournisseurs en France, où les principaux équipementiers utilisés sont Alcatel-Lucent et Ericsson.

Jamal Henni