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Faire aussi bien qu'Airbus, le rêve impossible de Nexter et KMW

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- - Daniel Steger - Wikimedia - CC

Les groupes d'armement français et allemand ont scellé leur alliance ce 29 juillet. Le modèle de cette nouvelle entité? Airbus. Mais les deux alliés auront du mal à faire aussi bien que le géant européen de l'aéronautique.

Les panzers Leopard et les chars Leclerc ne se feront plus face. Le français Nexter, public, et l'allemand KMW, privé, ont scellé leur alliance ce mercredi 29 juillet. Les promoteurs de ce rapprochement parlent de "l'Airbus du char d'assaut". La formule se veut magique.

Rapprocher une production française, le char Leclerc, et une production allemande, le Panzer Leopard, en prenant soin au passage de loger leur holding aux Pays-Bas, cela ressemble bien à l'esprit Airbus. S'allier pour rivaliser avec un grand constructeur américain, en l'occurrence General Dynamics, c'est très Airbus aussi. Mais contrairement à l'avionneur européen, il n'a jamais été question pour ces deux acteurs de développer un produit commun. Le nouveau tandem se contentera d'ici là de faire catalogue commun.

Des groupes complémentaires

En fait, chacun avec ses forces, viendra compenser les faiblesses de l'autre. Nexter apportera sa rentabilité, nettement plus élevée grâce aux commandes très bien payées par les armées françaises. Une dépendance nationale néanmoins handicapante. L'allemand KMW fera valoir sa présence géographique plus vaste, notamment en Amérique latine et en Asie, mais avec des marges bénéficiaires plus serrées.

Mais peut-on espérer que, comme Airbus, ce nouveau groupe franco-allemand soit un jour en mesure de conquérir le monde? Un jour lointain alors. Quelle que soit la façon dont on habille le discours commercial, un char d'assaut ne sera jamais un avion commercial. Comme le dit le chercheur Dominique David, "le champ de bataille classique disparait", armement lourd contre armement lourd, tank contre tank. Bien entendu, la fabrication de gros systèmes d'armement terrestre va disparaître. Mais avec ce bouleversement stratégique, miser sur l'essor des exportations serait hasardeux.

Bien plus de concurrents que dans l'aérien

D'autant plus que dans l'armement, à la différence de l'aviation, les concurrents sont nombreux. Il y a les Britanniques, les Russes, les Turcs, les Chinois, les Sud-Coréens et les Sud-Africains. Comment aborder les marchés mondiaux dans ces conditions? Il n'est pas certain que les côtés allemand et français aient la même approche.

Sur la vente d'armes, les divergences actuelles entre la France et l'Allemagne ne s'estompent pas. Or la holding sera détenue à parité, ce qui signifie que pour écouler des chars, il va falloir recueillir l'assentiment des deux Etats. Difficile quand on sait que le chef de la diplomatie française s'est déjà agacé de la politique restrictive de l'Allemagne en matière de contrats d'armement. Notamment en vertu d'accords bilatéraux datant de 1971-72, Berlin en est venu à bloquer certaines livraisons françaises vers le Moyen-Orient: des missiles et des blindés, selon les informations de latribune.fr.

Une "honte" de vendre autant d'armes

Sigmar Gabriel, le vice-chancelier allemand, social-démocrate, considère comme une "honte" que son pays compte encore parmi les plus importants exportateurs d'armes au monde. Il y a les principes, et il y a aussi une dimension de politique nationale à ne pas négliger: la ministre de la Défense démocrate-chrétienne, Ursula von der Leyen, pourrait bien être sa principale rivale lors des prochaines élections.

En Allemagne, on n'est pas loin de penser que cette ligne de conduite va finir par favoriser la partie française dans KMW-Nexter. C'est en tout cas ce que redoute un député du parti d'Angela Merkel, membre de la commission de la Défense. Même le spécialiste des questions militaires du parti social-démocrate, c'est-à-dire celui du vice-chancelier Gabriel, estime tout à fait possible que le centre de gravité industrielle se déplace vers la France, du fait des règles restrictives allemandes. Et la grande chaîne de télévision allemande ARD d'en conclure: "avec les conséquences qui vont avec pour l'emploi et le savoir-faire".