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Ubisoft condamné à indemniser Havas

Havas avait hérité en 2014 de la communication autour de tous les jeux, y compris 'Assasin's creed'

Havas avait hérité en 2014 de la communication autour de tous les jeux, y compris 'Assasin's creed' - Ubisoft

Après l'irruption hostile de Vivendi dans son capital, Ubisoft avait rompu unilatéralement son contrat avec Havas sans verser d'indemnités. Le tribunal de commerce vient de condamner Ubisoft à payer 785.000 euros à l'agence de publicité.

Dans la guerre entre Vincent Bolloré et Ubisoft, l'industriel breton marque un point. La justice vient de condamner l'éditeur de jeux vidéo à payer 785.000 euros d'indemnités à Havas. Elle estime qu'Ubisoft n'avait pas le droit de rompre son contrat avec l'agence de publicité sans payer d'indemnités. 

Ce juteux contrat, qui se chiffrait à 2,22 millions d'euros par an, datait de 2014, et courait jusqu'à fin 2016. Il confiait à BETC (une des agences d'Havas) la communication en Europe, Moyen-Orient et Asie sur tous les jeux d'Ubisoft, qui était précédemment répartie entre plusieurs agences. Ce contrat était exclusif, c'est-à-dire qu'Ubisoft ne pouvait travailler avec d'autres agences.

Mais en septembre 2015, Vivendi commence à ramasser des actions Ubisoft, et l'annonce officiellement le 15 octobre 2015. Le groupe (détenu alors à 14% par Bolloré) rachète, en plusieurs étapes, 26% du capital pour 750 millions d'euros. 

2,75 millions d'euros réclamés

Furieux, Ubisoft décide alors de ne plus travailler avec Havas, qui appartient à 60% au groupe Bolloré, et est donc société soeur de Vivendi dans la famille Bolloré. En novembre 2015, l'éditeur de jeux vidéo réattribue l'achat d'espace dans une douzaine de pays (dont la France) à WPP. Les campagnes des différents jeux sont dispatchées entre plusieurs agences. 

Surtout, en février 2016, Ubisoft cesse de payer Havas et saisit le tribunal de commerce de Paris pour obtenir la résiliation du contrat. En mai 2016, l'agence de publicité contre-attaque, et porte plainte à son tour devant le même tribunal, réclamant à Ubisoft 2,75 millions d'euros, essentiellement en réparation du préjudice. Le mois suivant, le PDG d'Ubisoft Yves Guillemot rend le conflit public dans une interview au Monde (cf. encadré ci-dessous). 

La grande famille Bolloré

La question à trancher était de savoir si Ubisoft avait le droit de résilier unilatéralement le contrat sans verser d'indemnités. Une question épineuse, car un tel cas de figure n'était pas prévu au contrat. Certes, ce contrat permettait bien une résiliation en cas de "circonstances graves" ou de "faute". Ubisoft a donc essayé de démontrer qu'Havas avait commis une telle faute. L'éditeur de jeux vidéo argue qu'il confie à BETC "des informations confidentielles de nature stratégique". Or "ces informations confidentielles semblent circuler librement entre BETC, Havas et Vivendi". En effet, "la porosité des relations entre les sociétés du groupe Bolloré est annoncée par ce groupe comme 'une marque de fabrique', une volonté de travailler en synergie". Bref, Ubisoft fait état d'une "perte de confiance d'une gravité suffisante". Sans compter "le comportement agressif du groupe dont BETC fait partie". 

En face, BETC répond n'avoir commis aucune faute, et qu'aucun des motifs de résiliation prévus au contrat n'est rempli. BETC ajoute "n'être aucunement impliquée dans la prise de participation de Vivendi dans le capital d'Ubisoft". 

Une vieille nouvelle

Finalement, le tribunal reprendra la plupart des arguments du côté Bolloré (cf. jugement ci-dessous). D'abord, "l'appartenance de BETC au groupe Havas, contrôlé depuis 2004 par Bolloré, n'est pas nouvelle". Ensuite, "Vivendi n'entretient aucun rapport capitalistique avec BETC susceptible de générer un conflit d'intérêt". En outre, "la résiliation du contrat ne saurait résulter de l'absence de garanties sur la confidentialité des informations communiquées".

Surtout, "Ubisoft n'apporte aucun élément probant à l'appui de ses doutes, présomptions ou soupçons. Ubisoft ne s'appuie que sur un article de TéléObs pour faire valoir que Vincent Bolloré établirait des synergies entre les sociétés dans lesquelles il a des participations. Cela ne saurait caractériser un comportement de BETC d'une gravité suffisante pour justifier une résiliation unilatérale du contrat sans indemnité". 

Entretemps, la famille Guillemot et Vincent Bolloré avaient cessé d'échanger des noms d'oiseaux. Le raider breton attend peut-être de disposer de droits de vote doubles chez Ubisoft à partir de novembre 2017, et en attendant a des incendies plus urgents à éteindre, chez Canal Plus ou en Italie... Mais, en privé, Vincent Bolloré admet que Vivendi ne pourra rester à ce niveau dans Ubisoft, et devra soit se retirer, soit monter au capital, et donc lancer une OPA...

Interrogé, Ubisoft se dit "satisfait que le tribunal de commerce de Paris ait accepté le droit pour Ubisoft de résilier son contrat avec BETC-Havas". "L'usage dans la profession est de résilier à l'amiable les contrats. C'est donc un contentieux artificiel dont on aurait pu se passer", indique une source proche de l'éditeur, qui se félicite qu'Ubisoft paye finalement moins que demandé par Havas. "Un appel est possible, nous examinons la question actuellement", ajoute-t-elle.

Les déclarations d'Yves Guillemot au Monde

"Nous constatons clairement la pression que tente d’exercer Yannick Bolloré, le président d’Havas et fils de Vincent Bolloré, aujourd’hui membre du conseil de surveillance de Vivendi, à travers BETC (filiale d’Havas) qui gérait depuis deux ans et demi notre stratégie de communication partout en Europe. L’agence connaissait donc tout de notre stratégie, de nos marques et de nos produits. Elle était au courant de tous nos lancements. Après l’arrivée de Vivendi au capital d’Ubisoft, nous avons considéré que le lien de confiance était rompu avec Havas car nous pensions que l’information pouvait circuler entre Vivendi et Havas. En décembre dernier, nous avons donc dénoncé le contrat avec BETC. Mais récemment, fait rarissime dans le métier, Havas nous a assignés en urgence devant le tribunal de commerce de Paris, afin de nous obliger à rester chez eux. Ils voulaient même nous empêcher de prendre une autre agence de communication, au prétexte qu’il s’agissait d’un contrat d’exclusivité. Nous avons depuis choisi d’autres agences, dont WPP".

Jamal Henni