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Privé de Ligue 1, Canal Plus veut croire qu'il y a une vie sans le foot

La chaîne diffuse de moins en moins de sport mais el paye de plus en plus cher

La chaîne diffuse de moins en moins de sport mais el paye de plus en plus cher - AFP Martin Bureau

Face à la hausse généralisée des droits sportifs, la filiale de Vivendi essaie de réduire sa dépendance au sport pour se reposer plus sur ses séries originales, sur le modèle de HBO.

Fin 2004, Canal Plus avait mis sur la table 60% d'argent en plus pour rafler les droits de la ligue 1 pour les années 2005 à 2008. La chaîne cryptée avait ainsi distancé son rival d'alors, TPS, qui n'avait obtenu aucun match. Après l'appel d'offres, un sketch des Guignols avait présenté le patron de TPS, Patrick Le Lay, se félicitant d'avoir fait monter Canal au cocotier et prédisant la ruine prochaine de son éternel rival. Mais le sketch présentait aussi Etienne Mougeotte (bras droit de Patrick Le Lay), qui se demandait bien ce que désormais TPS allait bien pouvoir diffuser pour garder des abonnés... Et finalement, un an après, TPS jettera l'éponge et se vendra à Canal...

Résultat recherché?

Quatorze années plus tard, les Guignols pourraient reprendre leur sketch en mettant les dirigeants de Canal Plus à la place de ceux de TPS. Mardi soir, lors d'une conférence téléphonique, le président du directoire Maxime Saada s'est lui aussi félicité du résultat de l'appel d'offres de la ligue 1:

"Il y a une certitude, c'est que Canal ne mourra pas d'avoir payé trop cher des droits sportifs comme la plupart de ses concurrents... Je suis serein face à ce résultat, parce qu'on sait combien valent ces droits, on ne voit pas comment il est possible d'extraire 1,15 milliard de valeur... Mettre un milliard, c'est être certain qu'on meurt, le reste est incertain... On a pas dépensé un montant excessif, déraisonnable. Nous on a un objectif, d'assurer la pérennité du groupe Canal Plus, on revient de loin".

Un message répété mercredi matin sur Europe 1:

"C'était impossible pour nous de miser de telles sommes. Les droits acquis par Mediapro ont été payés 60 % de plus qu'aujourd'hui. Ce n'est pas raisonnable. Quelle que soit la mise de Canal, on aurait jamais mis ce prix-là... On a été à la hauteur maximale de ce qui était possible. Il n'y a pas eu d'erreur par notre raisonnement. Il a été guidé par l'économie de Canal".

On peut même penser que le résultat obtenu était en partie recherché par Canal Plus, à en croire les enchères déposées par la chaîne cryptée. Selon l'Equipe, la filiale de Vivendi a misé 260 millions d'euros sur le lot 1, soit 70 millions de moins que Mediapro. Sur les lots 2 et 3, elle a même misé une somme symbolique (10 millions d'euros), peut être afin que le prix de réserve minimal ne soit pas atteint, et donc que l'appel d'offres soit déclaré infructueux. Enfin, sur le lot 4, elle a proposé 170 millions, soit là encore 20 millions de moins que Mediapro.

De moins en moins de droits de plus en plus chers

Explication: Canal est pris dans un dilemme. D'un côté, le montant des droits sportifs monte partout en Europe. De l'autre, la chaîne, dont la rentabilité décroît, cherche désespérément à réaliser des économies.

Résultat: elle fait une croix sur plus en plus de droits sportifs. Entre 2012 et 2016, le nombre de droits qu'elle détient a été divisé par plus de deux, passant de 76 à 31. Mais malgré cela, ses dépenses en droits sportifs ont augmenté de 26% sur la période (cf. chiffres ci-dessous).

"Diminuer la dépendance au sport"

Le plan stratégique adopté par la chaîne, baptisé Horizon, le dit d'ailleurs clairement. Un des objectifs pour 2020 est de "diminuer la dépendance éditoriale au sport", selon un document interne.

D'autant que l'abonné à Canal est moins accro au football qu'on ne le pense. Selon Maxime Saada, "il y a deux millions de nos abonnés qui regardent occasionnellement de la ligue 1, cela peut être moins d'un match par mois". Actuellement, le match du dimanche soir réunit environ un million d'abonnés, et celui du samedi après-midi environ 650.000, sur un total de 3,9 millions d'abonnés fin 2017. Un score en déclin régulier: l'audience moyenne de la ligue 1 était de 1,7 million de téléspectateurs pour la saison 2008-2009...

Un HBO à la française

Surtout, le sport n'est que la seconde motivation d'abonnement, derrière le cinéma. Selon les études internes, seulement 25% des abonnés sont venus uniquement pour le foot. "Nos abonnés regardent essentiellement du cinéma, des séries", souligne Maxime Saada.

La stratégie de la direction est donc de faire en sorte que la chaîne soit moins dépendante des contenus externes (sport, films...) pour se reposer plus sur les contenus internes (notamment les séries originales). Bref de se rapprocher du modèle de la chaîne payante américaine HBO, qui ne diffuse pas de sport mais moult séries originales à succès (Game of thrones...).

Mais ce pari reste risqué. Les analystes financiers de Mainfirst ou Bryan Garnier estiment que le prix de l'abonnement devra baisser suite à la perte de la ligue 1. Et qu'au global, les revenus perdus dépasseront les économies faites.

Les motivations d'abonnement

"Selon le Groupe Canal Plus, les sources de motivation d’abonnement [à la chaîne Canal Plus] spontanément communiquées par les nouveaux recrutés sont le sport (66% des nouveaux recrutés) et le cinéma (57% des nouveaux recrutés)"
(avis du CSA de 2012 sur le rachat de TPS)

"selon les responsables de Canal Plus, la motivation d'abonnement qui s'attache à l'accès à des programmes sportifs fédérateurs tels que la Ligue 1 française ou la Ligue des Champions de football s'établirait autour de 50%. Pour 25% des abonnés, l'offre de sport aurait même constitué l'unique motivation d'abonnement à la chaîne payante"
(étude 'Sport et télévision' de 2011 du CSA)

"Une étude réalisée en juin 2013 par le Groupe Canal Plus, intitulée Rugby Top 14: image et valorisation auprès des prospects et abonnés, relève que '45% des abonnés Canal+ sont motivés par le rugby, il s’agit de la deuxième discipline sportive (derrière le football) motivant la prise d’abonnement à Canal+' (62 % pour le football, 42 % pour le rugby). Cette étude ajoute: 'le Top 14 est la deuxième compétition sportive la plus motivante pour les abonnés Canal+, au niveau de la Ligue des Champions: Ligue 1: 51 %, Top 14: 32 %, Ligue des Champions: 31 %, Premier League: 17 %, HCup: 14 %... Les compétitions de football restent les compétitions sportives les plus motivantes en conquête, mais la part des motivés exclusifs Top 14 a progressé en 2012, à l’inverse des motivés exclusifs football'.
Une autre étude réalisée en décembre 2013, intitulée Baromètre Sport, Canal+, fourni le détail des sports motivant l’abonnement à Canal+: football (80 à 90%), rugby (50 à 60%), tennis (20 à 30%), basket (20 à 30%), Formule 1 (20 à 30 %), handball (20 à 30%)" (décision de l'Autorité de la concurrence sur le top 14)

Les programmes sportifs de Canal Plus (en millions d'euros)

Coût
2012-13: 677 2013-14: 703 2014-15: 728 2016: 852 2017: 873

Engagements hors bilan
2012: 1703 2013: 1340 2014: 3077 2015: 2926 2016: 2635 2017: 2006

Source: BFM Business

Jamal Henni