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Poker menteur entre Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré et Bernard Arnault

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L’avenir du groupe Lagardère se joue entre son patron, son nouvel associé le PDG de LVMH et son premier actionnaire Vivendi. Le fonds Amber, le Qatar et Nicolas Sarkozy joueront les arbitres d’une partie où tout le monde ment mais personne n’est dupe.

"Ce sont quatre voyous qui n’ont qu’une envie : faire main-basse sur l’empire d’Arnaud Lagardère". Cette punchline d’un pilier du capitalisme français décrit l’offensive, à peine couvert de bons sentiments, sur Lagardère de Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Marc Ladreit de Lacharrière et Joseph Oughourlian. Il les connaît tous et n’a pas de doute sur leurs véritables intentions. "Tous disent aider Arnaud Lagardère en mémoire de son père Jean-Luc mais personne n’est dupe de leur jeu", ajoute ce grand patron.

Sûrement pas Arnaud Lagardère qui sait bien que ces requins convoitent son empire. Pourtant, c’est bien lui qui a fait le tour du tout-Paris pour chercher des investisseurs prêts à l’aider à résister aux assauts du fonds Amber Capital qui réclamait sa tête en perspective de l’assemblée générale du 5 mai. Pendant deux mois, il se démène pour faire entrer au capital de Lagardère, à ses côtés, des amis: la famille Pinault est approchée, Martin Bouygues aussi dont le père Francis Bouygues était très proche de celui d’Arnaud, Jean-Luc Lagardère. Même Xavier Niel, le patron de Free, dit-on. Mais tous déclinent. Seul le patron de Fimalac, Marc Ladreit de Lacharrière, accepte de prendre seulement 3%, pour "aider à passer l’assemblée générale", expliquait un proche. C’est le seul à avoir tenu sa promesse…

Lagardère choisit Bolloré faute de mieux

Faute de solution, Arnaud Lagardère est alors contraint de se tourner vers Vincent Bolloré. Il connait pourtant son CV de "raider" depuis trente ans quand il a attaqué la banque Rivaud, Bouygues, Lazard, Havas, Vivendi et Ubisoft. Pourquoi faire entrer le loup dans la bergerie? ll sait bien que Bolloré rêve de le croquer. "En 2015, il avait déjà approché Lagardère pour 'faire des choses ensemble'", se rappelle un ancien dirigeant du groupe. "Mais Arnaud avait refusé car il se méfiait de lui". Il peut aussi compter sur l’expérience d’Yves Guillemot, le patron d’Ubisoft qui siège à son conseil et a subi l’offensive de Vincent Bolloré il y a quatre ans.

Mais son ami Nicolas Sarkozy, devenu administrateur de Lagardère, se porte garant de la loyauté de Vincent Bolloré. Banco, le propriétaire de Vivendi rachète 10% du capital de Lagardère et l’aide à rejeter l’offensive d’Amber. La première bataille est gagnée mais Arnaud Lagardère sait bien que Vincent Bolloré est son nouvel ennemi. "Il ne devait prendre que 3%, comme Fimalac", assure aujourd’hui un proche de l’héritier. "Ça aurait suffi pour gagner à l’assemblée générale, alors quand il a racheté 10% d’un coup, on a compris".

Bernard Arnault pour doubler Vincent Bolloré

Trois semaines passent. Etonnamment calmes pour que cela dure. Et la deuxième bataille reprend de plus belle. Le 25 mai, Arnaud Lagardère annonce son association avec Bernard Arnault. Le PDG de LVMH va prendre 25% de la société personnelle de l’héritier, qui contrôle son empire familial grâce à sa commandite. Un statut juridique rare et complexe qui lui confère les pleins pouvoir du groupe Lagardère avec seulement 7,3% de son capital. Le communiqué de Bernard Arnault n’est pas flatteur pour Arnaud Lagardère qui est depuis plusieurs années l’objet de railleries de toute sorte dans le milieu des affaires. "J’ai reçu favorablement la proposition d’Arnaud Lagardère de nous associer à lui. Mon amitié avec Jean-Luc Lagardère a lié nos familles" écrit-il. Bernard Arnault devient le nouvel homme fort du groupe Lagardère, sans qui rien ne sera possible. Il prend l’avantage.

En face, Vincent Bolloré n’avait pas vu venir le coup. "Il nous avait promis de faire évoluer la gouvernance de Lagardère et de supprimer la commandite en échange de notre soutien" justifie un proche de Vivendi. "Et on découvre qu’il a négocié avec Bernard dans notre dos". Vincent Bolloré, serait-il devenu brusquement naïf? Chacun réécrit l’histoire à sa sauce. Mais personne n’est dupe: chacun joue son va-tout en essayant de manipuler les autres.

Vincent Bolloré "l'arroseur arrosé"

"C’est l’arroseur arrosé" moque le clan Lagardère dans les dîners parisiens. La réaction de Vincent Bolloré ne se fait pas attendre. Ce fameux 25 mai, il monte à 16% du capital, puis 21% en rachetant la part de Fimalac qui a fait 50% de plus-value en deux mois. Il en détient aujourd’hui 23,5%. Mardi il a jeté un pavé dans la marre en s’alliant avec le fonds Amber Capital de Joseph Oughourlian qu’il avait pourtant combattu deux mois avant. A eux deux, ils détiennent 43,5% du capital et 33% des droits de vote grâce auxquels ils veulent s’imposer au conseil de surveillance de Lagardère pour destituer son patron Arnaud début 2021. "Bolloré a eu peur que Bernard Arnault ne rachète la participation d’Amber donc il l’a préemptée", décrypte un connaisseur du dossier.

Coup de bluff à tous les étages. Au lendemain de l’assemblée générale du 5 mai, beaucoup pariait déjà sur une alliance entre Vivendi et Amber. Les deux se connaissent de longue date et se font la courte échelle. Ils ont bataillé l’un contre l’autre pour le contrôle du spécialiste des jeux sur mobile Gameloft, avant de s’allier. Chez le géant français des jeux Ubisoft aussi où la résistance d’Amber au raid de Vivendi a finalement fait gagner beaucoup d’argent à Vincent Bolloré.

Bernard Arnault reste silencieux 

Le rôle de Bernard Arnault sera déterminant. Soucieux de lisser son image d’homme d’affaires agressif, après ses batailles (perdues) contre Gucci et surtout Hermès, il ne rejoindra pas le clan des "activistes" Vivendi-Amber. Il reste silencieux sur ses véritables intentions. Mais une guerre contre Vincent Bolloré n’est pas dans son intérêt. Forcera-t-il Arnaud Lagardère à négocier avec Vivendi? Se servira-t-il de l’agressivité de Bolloré pour évincer Arnaud Lagardère et prendre le pouvoir? Chaque camp renvoie la faute sur Arnaud Lagardère qui tente de monter Bernard Arnault et Vincent Bolloré l’un contre l’autre. "On n’est pas dupe", assure un cadre de l’un des deux camps. "Personne n’a intérêt à une bataille entre les deux hommes…sauf Arnaud Lagardère".

Dans cet entrelacs d’intox, de coups tordus et de bluff, deux autres protagonistes auront leur mot à dire. Le Qatar est actionnaire de Lagardère (13%) depuis 2006! Il est toujours resté discret et en soutien d’Arnaud Lagardère. Mais il se murmure qu’il trouve le temps long et souhaite vendre sa participation. Les qataris connaissent bien Vincent Bolloré avec qui ils ont signé un accord pour les chaines Canal+ et BeIn Sport.

Le rôle ambigu de Nicolas Sarkozy

Les deux actionnaires sont surtout très proches de Nicolas Sarkozy, le dernier acteur au centre du jeu. "Ami" d’Arnaud Lagardère, il a cautionné l’arrivée de Vincent Bolloré pour gagner la bataille contre Amber à l’assemblée générale du mois de mai. Une initiative que lui reproche le clan d'Arnaud Lagardère aujourd’hui alors que Vincent Bolloré vient de lancer son raid contre lui.

L’ancien président de la République n’aurait pas apprécié non plus la volte-face d’Arnaud Lagardère qui lui a caché son alliance avec Bernard Arnault. "Arnaud Lagardère a menti à tout le monde, même à un ancien président", hallucine encore un opposant. "Tout le monde est contre lui, il perdra la guerre".