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Marin Karmitz gagne son procès contre Abdellatif Kechiche

Marin Karmitz estime qu'il aurait dû produire 'La vie d'Adèle', palme d'or à Cannes

Marin Karmitz estime qu'il aurait dû produire 'La vie d'Adèle', palme d'or à Cannes - Alamode Films

La justice estime que le réalisateur de 'la Vie d'Adèle' n'a pas respecté son contrat avec son producteur, et doit lui rembourser 180.000 euros.

En 2008, le producteur Marin Karmitz annonce fièrement lors du Festival de Cannes un accord pour produire les trois prochains films d'Abdellatif Kechiche. Le réalisateur, en échange de cette exclusivité, reçoit 270.000 euros.

Le premier de ces trois films est Vénus noire, film d'époque au budget copieux de 12,73 millions d'euros. Mais lors de ce film, le réalisateur et le producteur se brouillent, en désaccord notamment sur sa durée (2h42 finalement). Le film, sorti en octobre 2010, fait un bide (212.000 entrées).

Guerre totale

Depuis, c'est la guerre totale entre les deux hommes. Les deux autres films prévus ne se feront jamais. Et le film suivant, La vie d'Adèle, ne sera pas proposé à Marin Karmitz, mais produit finalement par Wild Bunch.

Lors de la sortie de La vie d'Adèle, une polémique violente a lieu. Abdlellatif Kechiche accuse Marin Karmitz d'être derrière, et ajoute: "la Vénus noire est le film qui m’a le plus éprouvé, notamment en raison de mes relations désastreuses avec Marin Karmitz. Après ça, j’avais décidé d’arrêter le cinéma, j’étais au bout du rouleau, je n’arrivais pas à me lever de ma chaise..." 

Mais le patron de MK2 répond dans Première: "sur le tournage de Vénus noire, j’ai découvert le mépris de Kechiche pour les gens, que je ne peux pas supporter... J’ai également vite compris qu’il était incapable de travailler en équipe... La vie d’Adèle est un film bidon... Kechiche, c’était un choix artistique, politique. Je me suis trompé."

"Manquements contractuels"

La brouille prend aussi une tournure judiciaire. MK2 porte plainte contre le réalisateur pour demander le remboursement de l'avance versée sur les deux films non tournés. Le tribunal de grande instance de Paris vient de donner raison à MK2, et a ordonné le remboursement de 180.000 euros, plus les intérêts.

Pour les juges, le réalisateur a bien "commis des manquements à ses obligations contractuelles". Précisément, le contrat prévoyait qu'Abdellatif Kechiche propose à MK2 des synopsis de films. Or le réalisateur n'en a proposé qu'un seul en 2009, Le ministre, que MK2 a refusé. Pour les juges, "le cinéaste ne justifie pas avoir satisfait à ses obligations par la remise à MK2 d'un synopsis".

Mais ce n'est pas tout. Le contrat octroyait surtout une exclusivité à MK2. En pratique, le réalisateur n'avait le droit de se produire ailleurs que si MK2 refusait son film. Pour le tribunal, "Abdellatif Kechiche ne pouvait proposer comme il l'a fait, sans l'évoquer préalablement avec MK2, de nouveaux projets de films à d'autres producteurs, sans manquer gravement à ses obligations contractuelles d'exclusivité".

"Pressions et harcèlement"

Pour se défendre, Abdellatif Kechiche accusait MK2 de "pressions, harcèlements, et agissements déloyaux", qui "l'ont empêché de travailler pendant environ 4 ans", et réclamait 6,5 millions d'euros pour indemniser le préjudice subi.

Mais les juges ne lui ont rien accordé du tout: "force est de constater qu'Abdellatif Kechiche a nourri entre 2010 et 2013 plusieurs projets, avec La petite reine (La blessure, la vraie et Police française), Les productions du Trésor (Le ministre), sans que l'absence d'aboutissement de ces projets ne puisse être lié aux agissements prétendus de MK2, et qu'Abdellatif Kechiche a concrétisé avec grand succès un de ces projets (La vie d'Adèle)".

"Assouvir une vengeance"

Autre argument du réalisateur: le contrat de 2008 avec MK2 avait été "falsifié", et sa signature "contrefaite". Mais le tribunal a estime que cela n'était "pas établi".

Enfin, Abdellatif Kechiche a aussi accusé son agent de l'époque, Nicole Cann, de lui avoir fait signer ce funeste contrat, et lui réclamait 500.000 euros de dommages. Mais le tribunal l'a aussi débouté sur ce point, de même que Nicole Cann qui réclamait un euro pour "procédure abusive". Selon Nicole Cann, "l'intention de nuire d'Abdellatif Kechiche est manifeste. Son action a pour objet d'assouvir ce qu'il faut bien qualifier de vengeance".

Pour Juan-Carlos Zedjaoui, avocat associé chez AJA, "c'est un jugement important, car ces contrats d'option sur des projets à venir sont un outil simple et fréquemment utilisé dans la production de films".

Interrogé, Abdellatif Kechiche n'a pas souhaité faire de commentaires. Le réalisateur n'a pas fait appel à cette heure, indique la cour d'appel.

Jamal Henni