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Luc Besson menace d'aller tourner Valerian en Hongrie

Le film réunira Cara Delevingne, Dane DeHaan et Clive Owen

Le film réunira Cara Delevingne, Dane DeHaan et Clive Owen - EuropaCorp

Le réalisateur aimerait tourner son prochain film de science-fiction en France. Mais à condition de bénéficier d'un allègement fiscal. Si on lui refuse, il délocalisera la production en Hongrie. L'enjeu est de taille: le budget de Valerian est de 170 millions d'euros.

Le compte à rebours a démarré pour Valerian, le nouveau film de Luc Besson au budget record de 170 millions d'euros. L'adaptation de la bande dessinée de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières doit sortir en juillet 2017. Son tournage doit démarrer en janvier 2016 et durer six mois. Mais où aura-t-il lieu? En France ou en Hongrie? La décision doit être prise d'ici "deux à trois semaines", a expliqué Luc Besson lundi soir sur RTL.

Le réalisateur a expliqué que la Hongrie tenait la corde pour des raisons financières. Selon lui, délocaliser le tournage permettrait d'économiser 15 à 20 millions d'euros: "c'est difficile. Je suis patriote, mais 15 à 20 millions ça commence à faire un peu lourd". 

"Un trou juridique"

Explication: le film bénéficiera en Hongrie d'allègements d'impôts représentant "35% à 40%" des frais engrangés. Tandis qu'en France, il ne bénéficiera pas de ces allègements.

Certes, des incitations fiscales existent bien dans l'Hexagone, mais le film n'y aura pas droit. En effet, le crédit d'impôt destiné aux productions françaises est réservé aux films tournés "principalement" en français -or Valerian est tourné en anglais. Quant au crédit d'impôt réservé aux films étrangers, le film n'y aura pas droit non plus, car il est produit par une société française, EuropaCorp.

"Je suis dans une espèce de trou juridique qui fait que Valérian a le droit à zéro. Il y a des lois, et pour l'instant la loi dit zéro. La loi a prévu les gros films américains et les petits films français, mais n'a pas prévu les films français ambitieux. On n'a pas prévu le cas, il n'est pas dans la loi", a regretté Luc Besson.

Et le réalisateur d'ajouter: "si on ne peut pas être considéré comme un studio américain normal et bénéficier des avantages comme les autres, on ne pourra pas le tourner en France. Si Warner ou Universal fait Valérian avec Luc Besson, et qu'il tourne en France, il a 30%. Donc je ne comprends pas pourquoi EuropaCorp, société française qui est installée et travaille en France, a zéro".

Une perte de 30 à 50 millions d'euros pour la France

Le réalisateur a assuré: "je n'ai absolument pas envie d'aller tourner en Hongrie. La perte (pour la France) doit s'élever probablement entre 30 et 50 millions d'euros, à 900 emplois en moins. J'ai envie de tourner dans mon pays avec des techniciens français. Je n'ai pas envie de les donner à l'étranger. Mais je ne peux pas faire le film si je n'ai pas de crédits d'impôts. Ce n'est pas possible. J'ai alerté, je pense qu'ils essayent de résoudre le problème, je ne sais pas s'ils y arriveront". 

Le réalisateur explique avoir parlé du problème "à François Hollande, à tout le monde, à tous les gens concernés. Tout le monde le sait. C'est dans les arcanes politiques. Je pense que tout le monde aimerait bien que l'on fasse le film ici, encore faut-il qu'on ait le droit".

Interrogé, le porte-parole d'EuropaCorp précise: "il faudrait une disposition législative qui permette à un film de nationalité française tourné en anglais de bénéficier d’un crédit d’impôt du même niveau que le crédit d’impôt international, c’est-à-dire allant jusqu’à 20 millions d’euros". Autrement dit, le crédit d'impôt réservé aux films de nationalité française ne serait pas suffisant, car il est limité à 4 millions d'euros par film.

Le porte-parole d'europaCorp se montre optimiste: "les pouvoirs publics n’ont pas encore annoncé de décision, mais il y a une volonté affirmée de trouver une solution".

Fuite en avant contre les délocalisations

Le cas Valerian n'est pas une première. EuropaCorp a déjà tourné en France -notamment à la Cité du cinéma de Saint Denis- moult films en anglais: Malavita, Lucy... Pour les mêmes raisons, tous ces films n'avaient pas bénéficié du crédit d'impôt. "Mais jusqu'à présent, le manque à gagner était supportable: il s’élevait à seulement 4 ou 5 millions d’euros pour Lucy par exemple. Mais, vu le budget de Valerian, Europacorp ne pourrait supporter cette fois le manque à gagner", explique le porte-parole d'EuropaCorp.

Pour conclure, Luc Besson a déploré qu'un nombre important de films français se tournent à l'étranger: "33 films l'an dernier sont partis se tourner en Belgique. Et cette année au bout de six mois, il y en a 37 déjà, et les plus gros! C'est ça le problème, c'est que les plus gros partent, ça fait mal au cœur…" 

Pour éviter ces délocalisations, les pouvoirs publics ont donc créé il y a dix ans le crédit d'impôt, puis ont régulièrement augmenté son montant. Mais cette fuite en avant n'a que partiellement enrayée la délocalisation, comme le montrent les statistiques (cf. ci-dessous). "Cette surenchère fiscale a été sans effet", a même estimé la Cour des comptes.

Interrogé, le CNC n'a pas souhaité faire commentaires.

Le tournage des films français

Jours de tournage en France (en%) 2008: 75,3 2009: 75,4 2010: 71,6 2011: 72,7  2012: 69,9 2013: 75,5 1er semestre 2014: 72 

Dépenses en France des films d'initiative française (en%)
2007: 88,4
2008: 85,3
2009: 84,6
2010: 82
2011: 87,3
2012: 82,5
2013: 76,6

Source: documents de performance du CNC

Les crédits d'impôts français

Pour les producteurs français *remboursement de 20% ou 30% des dépenses éligibles *plafonné à 4 millions d'euros par film *réservé aux films de nationalité française (agréés par le CNC), tournés principalement en France, réalisés "intégralement ou principalement" en langue française

Pour les producteurs étrangers
*remboursement de 20% des dépenses éligibles
*plafonné à 20 millions d'euros par film
*réservé aux films produits par une société étrangère, fabriqués en partie en France, non agréés par le CNC

Source: CNC

Jamal Henni