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Jean-Marie Messier, banquier d'affaires et d'influence

Jean-Luc Lagardère, Jean-Marie Messier et Edouard Balladur signant la privatisation de Matra en 1988

Jean-Luc Lagardère, Jean-Marie Messier et Edouard Balladur signant la privatisation de Matra en 1988 - -

Premier volet d'une enquête sur l'ancien patron de Vivendi, condamné lundi 19 mai en appel. Reconverti en banquier d'affaires, J2M utilise toujours ses relations politiques et ses amis dans le business...

En 2002, après son éviction de Vivendi, Jean-Marie Messier a commencé une nouvelle vie de banquier d'affaires.

Tirer un bilan de cette activité est difficile. En effet, J2M indique qu'il ne "rend publique aucune de ses transactions, et ne participe à aucun classement". Une pratique inhabituelle, car la quasi-totalité des autres banques d'affaires publient ce type d'informations.

Déclarations sujettes à caution

Même les déclarations de l'ancien patron de Vivendi sont sujettes à caution. Ainsi, en 2009, à l'ouverture de son procès à New York, il assure fièrement avoir pour clients la Caisse des dépôts et le FSI, le fonds souverain français.

Las! Interrogée, la Caisse des dépôts ne trouve aucun mandat donné à J2M, à part celui confié en 2009 par sa filiale à 39%, Icade, pour la vente de HLM. Une opération dans laquelle la banque d'affaires de J2M aurait touché 3 millions d'euros.

Et à BPI France (qui a repris le FSI), on répond ne trouver aucun mandat confié à J2M. Quant au premier patron du FSI (2008-2010), Gilles Michel, il refuse de répondre...

Connexions sarkozystes

En revanche, le FSI a investi dans plusieurs entreprises dont J2M était le conseil: CMA-CGM, Cellectis, Sequana, Skyrock et 3S Photonics.

Hasard ou coïncidence, la plupart de ces investissements du fonds souverain français ont eu lieu sous la présidence Sarkozy, avec qui J2M avait des connexions multiples. En effet, il a démarré sa carrière comme conseiller au cabinet d'Edouard Ballardur, alors aux Finances, sous la première cohabitation. Puis, sous la présidence Sarkozy, il a été vu plusieurs fois à l'Elysée, notamment en 2008 lors des voeux. Surtout, il a employé entre 2007 et début 2010 le gendre de Claude Guéant, Jean-Charles Charki. Ce dernier sera même nommé président du conseil de surveillance de 3S Photonics...

Un ancien du FSI se souvient: "quand Jean-Marie Messier travaillait pour une entreprise que le FSI regardait, il faisait régulièrement passer des messages via ses relais politiques, par exemple pour que l'argent du FSI arrive plus vite... Mais, au final, le FSI n'a pas fait d'investissement uniquement sur ordre du politique, à part quelques cas rarissimes".

Un tel cas a été Skyrock, dont l'intérêt stratégique pour la nation reste toujours à démontrer... Prudent, le FSI avait quand même négocié une option de sortie, que le fonds exercera dès qu'il le pourra.

Casquettes multiples dans l'affaire Bettencourt

"Avec Messier, on ne sait jamais si ses conseils sont objectifs ou motivés par quelque réseau ou amitié", déplore le responsable d'une grande banque.

Un exemple de ces casquettes mutliples est l'affaire Bettencourt. Dans ce dossier, J2M connait bien Stéphane Courbit, avec qui il a "des liens de sympathie, pour ne pas dire d’amitié anciens", à en croire l'instruction. Mais notre homme connait aussi Pascal Wilhelm, avocat de sa banque d'affaires depuis 2006, et qui gère aussi depuis 2010 la fortune de Liliane Bettencourt.

En 2010, Pascal Wilhelm propose que l'octogénaire investisse dans le groupe de Stéphane Courbit. Comme c'est l'usage, l'avocat choisit un banquier d'affaires censé défendre les intérêts de l'héritière l'Oréal dans les négociations. Et il "décide de faire appel à Jean-Marie Messier", indique l'instruction.

J2M évalue alors l'empire de Stéphane Courbit entre 490 et 660 millions d'euros. Et finalement, l'affaire se fait sur une valorisation de 575 millions.

Selon les Echos, ces valorisations étaient fondées sur un plan d'affaires "prévoyant une croissance moyenne annuelle des revenus à deux chiffres sur les dix prochaines années, souvent supérieure à celle du marché et des concurrents". Le Point ajoute que le plan d'affaires prévoyait un chiffre d'affaires de 249 millions d'euros pour l'activité jeux en ligne.

Valorisation généreuse

Rétrospectivement, tout cela paraît très optimiste, en particulier pour les jeux, dont les revenus chuteront fortement (cf. ci-contre). "Ce recul est en partie dû au retrait volontaire de l'Espagne et de la Grèce. Et le chiffre d'affaires a renoué avec la croissance au 1er trimestre 2014", explique-t-on chez Stéphane Courbit.

Au final, l'activité jeux pesait pour 40% de la valorisation de J2M, et "près de la moitié" du prix de vente final, soit 200 à 300 millions d'euros. Une valorisation qui est supérieure à l'argent investi à l'époque par l'autre actionnaire, la Société des Bains de Mer de Monaco (180 millions d'euros à fin 2010).

Luc Besson survalorisé

Autre exemple: les Caisses d'Epargne ont fait une mauvaise affaire en faisant appel à Jean-Marie Messier. En effet, la banque de l'Ecureil, conseillée par J2M, a dépensé en 2006 17 millions d'euros pour rentrer au capital d'EuropaCorp, le studio de Luc Besson.

Cela se fait au prix de 19,60 euros par action. Six mois après, EuropaCorp est introduit en Bourse par ABN Amro Rothschild et Lazard Natixis au prix de 15,50 euros par action. "Jean-Marie Messier nous a appelé pour se plaindre de cette valorisation trop basse, et nous proposer d'intervenir pour la faire remonter, mais nous l'avons éconduit", se souvient un des banquiers introducteurs. Aujourd'hui, l'action EuropaCorp vaut 4,6 euros...

"Un cabinet d'influence"

Toutefois, Charles Milhaud, le patron des Caisses d'Epargne de l'époque, ne tient pas rigueur de tout cela à J2M. Il lui aurait même confié deux gros mandats: un premier de 6 millions d'euros en 2006 pour la création de Natixis, puis un second de 8 millions d'euros en 2008 pour le rapprochement avec les Banques populaires.

Hélas, Charles Milhaud est remercié juste après ce second contrat, et ses successeurs Bernard Comolet et Alain Lemaire refusent de payer J2M. D'après le Monde, le second a déclaré à la justice: "il s’agissait clairement de payer un cabinet d’influence. On avait déjà trois banques conseils, des avocats... Il était évident que nous n’avions pas besoin d’un nouveau conseil. Je ne vois pas ce que M. Messier venait faire dans notre affaire..."

Interrogé, Jean-Marie Messier a répondu, par l'intermédiaire de son avocat: "il est un principe essentiel selon lequel les transactions, missions, mandats cités ne peuvent appeler aucun commentaire de la part de M. Messier, car seuls les clients peuvent les évoquer, ces opérations appartenant aux clients, et non aux banquiers. La seule observation que je peux faire est que les opérations citées le sont de manière parcellaire, parfois erronées, et qu'elles ne rendent pas compte de l'activité de Messier Maris, et encore moins de son actualité".

Le titre de l'encadré ici

|||Deux contrats avec Orange
Jean-Marie Messier et Stéphane Richard se sont connus à la Générale des Eaux (devenue Vivendi): le premier confia au second la direction du pôle immobilier (devenu Nexity).

Devenu PDG d'Orange, Stéphane Richard a confié deux mandats de vente à J2M: l'un pour sa filiale en République dominicaine, l'autre pour DailyMotion. Dans ce dernier cas, c'est Stéphane Richard lui-même qui a expressément demandé au site de vidéo d'utiliser les services de J2M.

Le titre de l'encadré ici

|||Le produit net des jeux de Betclic Everest (en millions d'euros)

2010-2011: 235,5
2011-2012: 196,5 (-17%)
2012-2013: 172,8 (-12%)
1er semestre 2013: 69,4 (-16%)

Source: SBM
NB: exercice clos fin mars

Jamal Henni