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Comment un banquier de Morgan Stanley a perdu sa chemise dans Jappeloup

Le film avait un budget généreux de 26 millions d'euros

Le film avait un budget généreux de 26 millions d'euros - Jérôme Prébois

Ce film, écrit et interprété par Guillaume Canet, est diffusé ce dimanche sur C8. Il a notamment été financé par le banquier Walid Chammah a investi 1,75 millions d'euros sans jamais les revoir...

Il s'appelle Walid Atef Chammah. Né en 1954 à Beyrouth, il est devenu ensuite citoyen britannique. C'est un ponte de la finance. Il a travaillé 19 années chez Morgan Stanley, dont il sera notamment co-président puis président des activités internationales. Il quitte la banque américaine en 2012. Il dirige ensuite durant huit mois une banque russe appartenant au groupe public Rosneft. Depuis, il a créé sa société au Delaware (Chammah & Partners LLC), siège dans quelques conseils d'administration (tel l'armateur russe Sovcomflot), et surtout se demande quoi faire de sa fortune...

Il décide d'investir dans le cinéma, et se retrouve associé d'une petite société de production française, Acajou Films. Créé en 2005 par Pascal Judelewicz, cette société est spécialisée dans les films d'auteurs à petit budget.

Revoir la couleur de son argent

En 2011, Walid Chammah accepte de reprendre une dette de 2,55 millions dûe par Acajou à un fonds suédois, Birka Holding AB, dette qui doit être remboursée par les recettes futures des films produits. Parallèlement, il apporte 1,75 million d'euros pour financer de Jappeloup. Ce film à très gros budget (26 millions d'euros) raconte l'histoire du champion d'équitation Pierre Durand. Ce dernier est interprété par Guillaume Canet, lui-même féru d'équitation, qui a aussi écrit le scénario et les dialogues (le comédien touchera pour cela 660.000 euros plus 2,5% des recettes en salles).

Sorti en 2013, Jappeloup est plutôt un succès: il engrange 1,8 million d'entrées en France, plus 100.000 à l'étranger. Walid Chammah s'attend donc à revoir la couleur de son argent. En effet, le contrat de financement prévoit qu'il touchera 17,5% des recettes nettes du film, et ce de manière prioritaire, avant que les autres co-producteurs (Acajou, Pathé, TF1) ne prélèvent leur part. 

Plainte pour "dol"

Mais il n'en sera rien. En effet, les recettes nettes, avant d'être partagées entre les co-producteurs, sont amputées de plus de 2 millions d'euros prélevés par le distributeur du film, qui est aussi Pathé. A l'appui, Pathé exhibe l'annexe du contrat de financement, qui stipule que "les recettes nettes s'entendent déduction faite des frais de distribution, de promotion, de publicité, et de la commission de distribution de 30%".

Furieux, Walid Chammah attaque alors en justice Pathé et Acajou Films pour "dol". Mais il est débouté par le tribunal, qui le condamne à payer 5.000 euros de frais de procédure (cf. jugement ci-dessous). "La définition donnée des recettes nettes correspond à l'usage le plus courant de la profession", estiment les juges. En outre, "M. Walid Chammah est un homme d'affaires d'expérience exerçant des responsabilités dirigeantes dans une banque internationale". Dès lors, "M. Walid Chammah ne peut utilement soutenir que la confusion dans son esprit sur l'assiette de son retour sur investissement procéderait d'une erreur excusable".

Coûteuse consolation

Walid Chammah a fait appel, mais n'a plus investi dans le cinéma. Maigre (mais coûteuse) consolation: son nom reste au générique de Jappeloup comme "producteur délégué". De son côté, Acajou Films, plombé par 30 millions d'euros de dettes, a déposé le bilan en avril 2015, pour être liquidée quatre mois plus tard. A noter qu'Acajou Films avait déjà été attaquée en justice par un promoteur immobilier britannique, Jeffrey H. Craig, qui avait investi en 2009 500.000 euros dans deux films, en perdant là aussi quasiment tout. Mais il a lui aussi été débouté par le tribunal de commerce de Paris en juin 2014...

Contactés, Pascal Judelewicz n'a pas répondu; l'avocat de Walid Chammah, Benoît Deniau, n'a pas souhaité faire de commentaires; tandis que Pathé a répondu: "M. Walid Chammah a été débouté de toutes ses demandes et nous sommes confiants dans la justice".

Mise à jour: le jugement a été confirmé en appel le 5 juillet 2018

Les plus gros budgets du cinéma français (en millions d'euros)

Valérian (2016): 197 millions d'euros Alexandre (2003): 182 millions Astérix aux jeux olympiques (2006): 78 millions Le cinquième élément (1997): 75 millions Arthur et la guerre des deux mondes III (2008): 68,8 millions The lake (2016): 66 millions Arthur et les minimoys I (2004): 65,2 millions Arthur et la vengeance de Maltazard II (2008): 63,2 millions Astérix et Obélix: au service de sa Majesté (2011): 61 millions Le Petit Prince (2013): 59,6 millions Deux frères (2003): 59,7 millions Les trois mousquetaires (2010): 58 millions Babylon AD (2007): 50,8 millions Taken 3 (2014): 51,5 millions Oliver Twist (2005): 50 millions Astérix et Obélix: mission Cléopâtre (2000): 49,8 millions Océans (2008): 49,6 millions Lucy (2013): 49 millions Un long dimanche de fiançailles (2003): 45,9 millions Sur la piste du Marsupilami (2010): 39 millions Or noir (2011): 39 millions Le pianiste (2001): 38,2 millions From Paris with love (2008): 37,8 millions Taken 2 (2011): 37 millions Blueberry (2001): 36,1 millions Les bronzés 3 (2005): 35,1 millions La belle et la bête (2013): 34 millions Danny the dog (2003): 33,9 millions Mr Nobody (2007): 33 millions Raid dingue (2016): 32,45 millions Colombiana (2010): 32,1 millions Pourquoi j'ai pas mangé mon père? (2012): 31,8 millions Supercondriaque (2013): 31,7 millions Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec (2009): 31 millions Astérix et le domaine des dieux (2012): 31 millions Le transporteur 3 (2008): 30,4 millions Sa majesté Minor (2006): 30,4 millions Les saisons (2013): 29,8 millions Ghost writer (2009): 29,6 millions Malavita (2013): 28,4 millions Un monstre à paris (2010): 28,2 millions Faubourg 36 (2007): 28 millions Hhhh (2015): 27,8 millions Bandidas (2005): 27,7 millions Tais toi (2001): 27,4 millions Bon voyage (2001): 27,3 millions Micmacs à tire-larigot (2008): 27,1 millions Lucky Lucke (2008): 27 millions Les Dalton (2004): 27 millions L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (2012): 26,8 millions Un plan parfait (2011): 26,3 millions Jappeloup (2011): 26 millions

Source: CNC

Le financement de Jappeloup (en euros)

Pathé (producteur délégué + distributeur): 6,9 million

Acajou Films (producteur délégué): 1,1 million

Caneo Film (co-producteur): 70.244 euros

Orange Studio (co-producteur + distributeur): 4 millions

TF1 (co-producteur + prévente): 2,3 millions

Département de la Dordogne: 100.000 euros

Placement de produits: 640.000 euros

Canal Plus (préventes Canal + Ciné+): 5,1 millions

CD Films (Christian Duguay, co-producteur canadien): 1,5 million

Scope Pictures (tax shelter equity + crédit d'impôt belge): 2,5 millions

Walid Chammah (tax shelter equity belge): 1,75 million

Source: cinefinances.info

Jamal Henni et Simon Tenenbaum