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Claude Lelouch perd son procès contre Citroën

La version 5LS R de la DS de Citroën

La version 5LS R de la DS de Citroën - Citroën

Le réalisateur accusait le constructeur automobile d'avoir copié dans un spot publicitaire l'un de ses courts métrages vieux de vingt ans. Peine perdue. La justice a donné raison à Citroën, en première instance comme en appel.

En 1976, Claude Lelouch tourne Si c'était à refaire avec Catherine Deneuve et Anouk Aimée. À la fin du tournage, il lui reste 300 mètres de pellicule. De quoi tourner un peu moins de 10 minutes. Pour ne pas les gâcher, il décider de les utiliser pour un court métrage, en un seul plan séquence. Il s'agit d'une traversée de Paris, de la porte Dauphine jusqu'à la butte Montmartre, en passant par les Champs-Elysées. A l'arrivée, apparaît une jeune femme blonde avec qui le chauffeur a rendez-vous, d'où le titre du court métrage, C'était un rendez-vous. Le plan est tourné à 5h30 du matin. Le conducteur du véhicule s'offrira des pointes à 180 km/h, sans aucune autorisation, ce qui vaudra au réalisateur un éphémère retrait de son permis de conduire.

En 2014, Citroën veut promouvoir la version 5LS R de sa DS en Chine, notamment au salon automobile de Pékin. Pour cela, la marque commande pour 216.000 euros un film publicitaire à une petite société de production avec qui elle travaille régulièrement, Le Rendez-vous à Paris. Le film (visible ici), réalisé par Laurent Nivalle dure deux minutes. Il montre un homme qui traverse Paris pour rejoindre une jolie blonde à Montmartre.

Dans l'émission Turbo sur M6, Guillemette Brisson, patronne de l'agence de production, fait le rapprochement avec le court métrage de 1976: "On est reparti d'un scénario qui était le fameux scénario de Claude Lelouch quand il avait fait son court métrage C'était un rendez-vous. Cela se termine à Montmartre, et donc nous voilà à Montmartre aujourd'hui..."

Lelouch voit rouge

On ne sait comment, Claude Lelouch tombe sur le film publicitaire, et voit rouge: pour lui, le film publicitaire ne fait que copier son court métrage. Immédiatement, il envoie une mise en demeure exigeant le retrait d'internet du film publicitaire. En vain. Il attaque ensuite Citroën et Le Rendez-vous à Paris devant le tribunal de commerce de Paris pour "parasitisme", réclamant 675.000 euros d'indemnisation pour le préjudice subi. Il affirme notamment que ce film publicitaire a fait capoter le projet d'un remake de son court métrage, que voulait lui commander Mercedes pour 150.000 euros (en 2016, il vendra les droits du court métrage à GTB pour un spot de pub mettant en scène la Ford Mustang). 

"Succession de délits irresponsables"

Citroën rétorque que les demandes du réalisateur sont "fantaisistes et abusives", et que "le thème du rendez-vous appartient au domaine public". La société de production ajoute que le court-métrage est "une succession de délits irresponsables dont Claude Lelouch ne saurait se prévaloir".

Surtout, pour prouver le parasitisme, Claude Lelouch doit démontrer qu'il a réalisé des investissements substantiels. Difficile à faire pour un court métrage tournée à l'arrache... Le réalisateur argue alors que les droits de son court métrage lui ont rapporté 142.000 euros en douze ans (2003 à 2014)... soit moins de 12.000 euros par an. 

Notoriété en Chine

Claude Lelouch doit aussi démontrer que le court métrage bénéficie d'une notoriété particulière. "C'est un film mythique que tout le monde connaît. Sa notoriété est grande auprès du public, des internautes et des journalistes", assure-t-il, fournissant à l'appui sa fiche Wikipedia, et une recherche sur Google qui donne 55.200 résultats.

Mais tout cela ne convainc pas le tribunal (cf. jugement ci-dessous). "La notoriété de Claude Lelouch ne saurait se confondre avec celle de son court-métrage. Or Claude Lelouch ne démontre pas la notoriété du court métrage. Cette notoriété ne peut être prouvée par un seul extrait du moteur de recherche Google. Les articles Wikipedia ne constituent pas une preuve, car ils peuvent être rédigés par toute personne, y compris Claude Lelouch lui-même. Enfin, le véhicule DS 5LS R est exclusivement destiné au marché chinois, et il n'est pas démontré que le court métrage jouirait d'une quelconque notoriété auprès du consommateur chinois".

Pour les juges, le court métrage a bien été "une source d'inspiration" pour le film publicitaire, mais les deux présentent des "différences notables" dans leur bande sonore, et dans leur structure: le film publicitaire "met en avant un véhicule, le court métrage ne montre le véhicule qu'à la scène finale". Conclusion: "le risque de confusion et d'assimilation n'est pas démontré". Le tribunal de commerce déboute donc Claude Lelouch, condamné à payer 16.000 euros de frais de procédure.

Claude Lelouch n'a pas le monopole du mot 'rendez-vous'

Furieux du verdict, le réalisateur fait appel, ajoutant la "concurrence déloyale" au parasitisme. Las! La cour d'appel de Paris vient de le débouter à son tour (cf. jugement ci-dessous). Pour elle, "la notoriété du court métrage n'est que relative, concernant des cinéphiles amateurs d'automobiles, et n'est pas une notoriété auprès du grand public". Surtout, "s'inspirer d'une oeuvre préexistante n'est pas condamnable en soi. Alors que les deux films présentent d'importantes différences, l'inspiration se limite en l'espèce à une thématique ou une idée, non appropriable, et à la reprise dans le titre du mot 'rendez-vous' sur lequel M. Lelouch ne saurait revendiquer de monopole". La cour a donc condamné le réalisateur français à payer à Citroën 5.000 euros de frais de procédure. A ce jour, Claude Lelouch ne s'est pas pourvu en cassation.

Contactés, Citroën, Le Rendez-vous à Paris et l'avocate de Claude Lelouch Julie Rodrigue n'ont pas souhaité faire de commentaires.

Le tournage raconté par Claude Lelouch

"Je roule, pied au plancher, compteur bloqué à 180, prenant tous les risques. Nous brûlons systématiquement tous les feux rouges. Les rues et les avenues défilent à une vitesse terrifiante. Je réalise un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps: un film en un seul plan-séquence où la caméra traverserait Paris à grande vitesse, son regard étant celui d’un homme qui conduit comme un fou parce qu’il est en retard à un rendez-vous. J’avais eu cette idée un jour où, moi qui suit toujours ponctuel, j’étais dans la même situation. Comme il était vital que j’arrive à l’heure, j’ai traversé Paris à une vitesse hallucinante, brûlant des feux rouges, empruntant des sens interdits, prenant des risques insensés. Comme je suis entrain de le faire en ce moment même. 570 secondes, pas une de plus, c’est le temps que j’ai pour effectuer le trajet porte Dauphine-place du Tertre.

Avec deux principaux problèmes techniques. [...] Le second problème réside dans l’impossibilité d’assurer la sécurité de l’opération. J’ai limité les risques en tournant ce film cascade au mois d’août, à cinq heures trente du matin, au lever du jour. La circulation est donc quasiment inexistante. Je n’ai pu cependant obtenir l’autorisation de bloquer les rues débouchant sur mon parcours. Un véhicule peut donc déboîter devant moi à n’importe quel moment. Si cela se produit, je prie pour avoir le coup d’œil et les réflexes nécessaires pour réagir au quart de seconde. L’étape la plus dangereuse du parcours demeure le passage des guichets du Louvre. Il n’y a aucune visibilité à la sortie. Si une voiture surgit à ce moment devant mon capot, la collision sera inévitable. J’ai donc posté mon assistant, Elie Chouraqui, à cet endroit stratégique. Grâce à son talkie-walkie, il me préviendra en cas de danger. J’arrive à la hauteur des guichets du Louvre. Aucun signal de la part de 'Chouchou'. Je fonce. Le reste du parcours s’accomplit sans problème. Un quart d’heure plus tard, je retrouve Chouraqui, en train de bricoler son talkie:
-Qu’est ce qui se passe? -C’est cette saloperie! me dit-il en désignant l’appareil. Il est tombé en panne au début de la prise! J’ai un grand frisson d’angoisse rétrospectif.

Debout dans le bureau du préfet de police, j’ai la sensation d’être un enfant puni. Je m’apprête d’ailleurs à l’être et sévèrement. D’une voix de procureur, le préfet, qui m’a personnellement convoqué, dresse à mon intention la liste de toutes les infractions que j’ai commises pendant les quelques minutes de tournage de "C’était un rendez-vous". Elle est interminable. Quand il a fini, il lève sur moi un oeil noir et dit en avançant la main:
-Remettez-moi votre permis de conduire, s’il vous plait. Le moment serait mal choisi pour discuter. Je m’exécute. Le préfet de police s’empare du document, le contemple rêveusement pendant quelques secondes, puis… me le rend avec un large sourire. -Je m’étais engagé à vous le retirer, me dit-il. Mais je n’ai pas précisé pour combien de temps"

Jamal Henni et Simon Tenenbaum