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Avignon: deux festivals qui ne peuvent plus se voir

La troupe des "Liaisons dangereuses" mise en scène par Anne-Marie Philipe

La troupe des "Liaisons dangereuses" mise en scène par Anne-Marie Philipe - Cyril Bruneau

Jamais le fossé n'a été aussi grand entre le festival officiel "in" et le festival parallèle "off", qui ferment tous deux leurs portes ce week end.

Le festival d'Avignon, c'est fini! Le festival officiel -surnommé le in- s'est achevé ce samedi 25 juillet, suivi dimanche 26 juillet par le festival parallèle, appelé le off.

Tous deux ont dressé un bilan flatteur du cru 2015. Côté in, 112.500 billets ont été vendus et, au total, 156.000 spectateurs ont fréquenté le festival, en comptant les manifestations gratuites. Soit une fréquentation (ou un taux de remplissage) de 93%, contre 90% en 2014 et 95% en 2013. Mis il faut rappeler que l'an dernier avait été perturbé par la grève des intermittents du spectacle.

Côté off, 54.000 spectateurs ont acheté des cartes de réduction, selon un décompte effectué quatre jours avant la fin du festival. Là encore, un chiffre en augmentation par rapport aux 48.850 enregistrés en 2014, et 52.450 en 2013. Créé en 1966 par André Benedetto, le off accueillait pour sa cinquantième édition pas moins de 1.336 spectacles présentés par 7.657 artistes. Il revendique le rang de premier festival de théâtre au monde, avec 1,3 million d'entrées enregistrées l'an dernier.

Toutefois, jamais les deux festivals ne se sont autant regardés en chiens de faïence. Greg Germain, le directeur du off, a déploré que le in soit trop élitiste et roule sur l'or comparée au off.

L'humoriste Christophe Alévêque, qui se produisait dans le off, a tiré à boulets rouges sur le directeur du in Olivier Py, lui reprochant notamment de n'avoir programmé aucun spectacle lié au 11 janvier.

De même, l'acteur Philippe Caubère, qui jouait aussi dans le off, a déploré dans la Provence que le in lui ferme ses portes: "le théâtre populaire n'a plus sa place au in. C'est bien qu'il y a ait des spectacles branchés, ultra-branchés. Mais ce serait bien aussi qu'il y en ait d'ultra-populaires et comiques, du moment que c'est artistique".

Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi. Philippe Caubère avait été programmé dans le in en 1993 puis en 2000. En 1995, les Deschiens de Jérôme Deschamps avaient investi la cour d'honneur du Palais des Papes, lieu de prestige du in... Mais il paraît aujourd'hui inimaginable que le in accueille à nouveau ce type de spectacles populaires. 

Les deux festivals semblent plus opposés que jamais. Le in se consacre aux créations d'avant garde, tandis que le off est de plus en plus peuplé de one man shows d'humoristes populaires: cette année, Sophia Aram, Norman, Jean-Luc Lemoine, Anthony Kavanagh, Fabrice Eboué, Mustapha El Atrassi, Christophe Alévêque...

L'aristocratie du théâtre se produit dans le in (cette année, Fanny Ardant, Isabelle Huppert...), tandis que le off est peuplé de comédiens débutants, voire amateurs, car tout le monde peut s'y produire sans aucune pré-sélection.

Surtout, les modèles économiques sont diamétralement opposés. Les spectacles du in sont très coûteux. Cette année, le budget de 13,3 millions d'euros a permis de créer 45 spectacles différents, soit près de 300.000 euros par spectacle.

En face, le off multiplie les créations à tout petit budget, avec un ou deux acteurs, sans décors, présentés dans des garages, des caves... En moyenne, une compagnie du off dépense 31.336 euros par festival, sans compter les coûts de production (décors, costumes).

Surtout, le in est hautement subventionné: la vente des billets couvre moins de 20% du budget, qui provient essentiellement de subventions publiques (6,9 millions d'euros), de sponsors...

De son côté, le off a pour ressource quasi-unique la vente des billets, ne recevant que très peu d'argent public. L'association Avignon Festival et Compagnies qui l'organise, reçoit une maigre subvention de 47.000 euros. Toutefois, certaines compagnies se produisant dans le off sont subventionnées en parallèle, notamment par les collectivités locales où elles résident (Nord Pas de Calais, Midi Pyrennées..). Mais, au final, la plupart des spectacles du off reste déficitaires, ce qui grève pour longtemps le budget des compagnies. 

Enfin, et non des moindres, la critique ne couvre quasiment pas le off, pour ne s'intéresser qu'au in, qu'elle finit toutefois par trouver trop élitiste -elle a massacré le Roi Lear mis en scène par Olivier Py. Dans une tribune au vitriol, Philippe Caubère dénonce le "mépris abyssal" de la presse pour le off: c'est "le mépris des riches pour les pauvres. De celui qui roule en voiture de luxe pour le sdf qui mendie dans la rue".

Isabelle, psychothérapeute

"Je viens au festival depuis une quinzaine d'années, mais j'ai arrêté d'aller voir des spectacles dans le in depuis 2001. Le in est devenu trop avant-gardiste, replié sur un petite élite qui veut rester entre elle. On est loin de de l'esprit de Jean Vilar, qui voulait faire du théâtre populaire et accessible à tous. Je ne vais donc plus voir des spectacles que dans le off. Bien sûr, il y a du déchet, mais aussi des bonnes surprises. Dénicher ces perles est toute une aventure, un jeu finalement très stimulant".

Mathilde, professeur des écoles

"J'habite à quelques kilomètres d'Avignon, donc je viens depuis que je suis toute petite. Pourtant, je ne vais jamais dans le in. J'ai fait l'expérience une fois, mais je me suis ennuyée. C'est un peu inaccessible intellectuellement. J'ai aussi l'impression que certains vont voir les spectacles du in juste pour s'en vanter ensuite. Je préfère donc le off qui est moins cher, et où on trouve des places à la dernière minute. Bien sûr, on risque toujours de tomber sur une mauvaise pièce. Mais c'est ce qui fait le charme du off".

Fabian Wolfrom, comédien

"C'est la première fois que je viens au festival d'Avignon, pour interpréter Danceny dans Les Liaisons dangereuses mises en scène par Anne-Marie Philipe au théâtre du Chêne noir. Cela m'a permis de voir beaucoup de pièces -une trentaine au total- dans le in comme dans le off. Je ne crois pas qu'une hiérarchie soit pertinente entre les deux: que ce soit dans le in, le off ou dans la rue, c'est toujours du théâtre. Et il y a dans le off énormément de spectacles formidables et de qualité. Avant d'arriver, je craignais que le festival ressemble à du théâtre entre soi, peuplé de "gens de théâtre" qui n'auraient que le théâtre en tête. Mais, au final, le bouillonnement créatif du festival est une vaste émulation. Cela apporte à un comédien une énergie extraordinaire, une stimulation pour créer à son tour des spectacles. Mon objectif est maintenant de revenir avec un projet l'été prochain, tout en continuant mes projets pour le cinéma et la télévision"

Jamal Henni, à Avignon