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Pourquoi 30% des agriculteurs gagnent moins de 350 euros par mois

La Mutualité sociale agricole tire la sonnette d'alarme sur les revenus des agriculteurs, inférieurs au seuil de pauvreté pour un tiers d'entre eux. Un agriculteur nous explique comment on en est arrivé à cette situation.

Ce sont des chiffres effrayants. Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), le revenu des agriculteurs était en 2016 en moyenne de 13.000 à 15.000 euros sur l'année. Un chiffre en légère augmentation par rapport à 2015 (la MSA l'estimait alors à 13.000) qui s’expliquerait "davantage par une baisse des charges 2016 (mesures gouvernementales) que par une évolution des recettes", indique la MSA. Et qui masque surtout de flagrantes disparités. Ainsi sur l'année, près de 20% des exploitants ont été en déficit et 30% ont gagné en moyenne moins de 350 euros par mois, soit un tiers de Smic pour une personne aux 35 heures.

Dans un pays qui compte encore 467.591 chefs d’exploitation, cela veut donc dire que plus de 150.000 personnes ont des revenus qui sont largement en-dessous du seuil de pauvreté, qui est de 846 euros par mois en France. Certains d'entre eux touchent des aides sociales comme la prime d'activité (174,50 euros par mois) mais ils ne sont que 37.000 exploitants non-salariés à en bénéficier, ou le RSA (soit quelques centaines d'euros en plus selon la situation familiale) mais là encore, cela reste marginal puisque seuls 9590 exploitants non-salariés en bénéficiaient en septembre 2017.

"Des mois où je ne me paie pas"

Comment expliquer de tels revenus? Comment les exploitants réussissent-ils à vivre avec des revenus aussi modestes? Antoine est exploitant en fourrage dans le sud de la France et nous explique les raisons de cette précarité. "Il y a deux raisons qui expliquent notre situation: les cycles de production longs et les prix. Concrètement, il se passe plus de 6 mois entre le moment où je fais l'avance pour la production et le moment où je récolte. Et une fois que j'ai récolté, il faut encore que je vende et qu'on me paie, et cela peut prendre 60 jours de plus parce que les délais de paiement de 30 jours ne sont pas toujours respectés. C'est la grosse différence avec les commerçants et les artisans qui sont sur des cycles courts: un garagiste va faire l'avance pour commander une pièce mais va la recevoir dans les deux jours et la vendre dans la foulée et résultat, il a des revenus réguliers". Antoine explique ainsi qu'il y a des mois où il ne se paie pas, et d'autres où il engrange plusieurs milliers d'euros.

Le deuxième aspect est celui des prix, ou plus exactement de la transparence des prix. "Il y a un cours des matières agricoles et il est particulièrement bas avec la hausse continue de la productivité, explique Antoine. Et nous sommes tous tributaires de ce prix. Encore une fois si je compare à un autre métier, le maçon va acheter son parpaing 1 euro et va le revendre 2 euros en temps normal mais 3 euros s'il a des difficultés. Or nous, nous ne pouvons pas jouer à ça vu qu'il y a un prix et qu'il est connu des acheteurs".

"Je fais 5 à 8% de 'black'"

Voilà pour la situation. Mais comment font les agriculteurs pour vivre avec moins de 350 euros par mois? D'abord, ils font un peu de travail dissimulé en ne déclarant pas tous leurs revenus pour éviter de payer des charges. Mais cette économie souterraine, si elle est par définition impossible à mesurer, ne permet pas forcément aux exploitants d'arrondir significativement leurs fins de mois. "Moi je fais entre 5 et 8% de mon chiffre d'affaires en 'black', ce qui est plus ou moins la norme", indique Antoine. Du moins dans les exploitations qui peuvent se le permettre. Dans les filières très contrôlées comme l'élevage ou les céréales, le "black" est évidemment proscrit. 

Au final, le seul moyen de subsistance pour un exploitant, ça reste très souvent sa banque. "Nous vivons une bonne partie de l'année grâce au découvert de la banque qu'elle tolère du fait de notre activité mais qu'il faut bien rembourser une fois qu'on a vendu la récolte ou en puisant sur notre épargne pour ceux qui en ont, témoigne l'exploitant. Et si la récolte est mauvaise, c'est la faillite".

C'est d'ailleurs ce qui s'est passé en 2016 où la production agricole française a baissé selon l'Insee de 6,6%, du fait des mauvaises conditions climatiques ou de la chute de certains cours de matières premières agricoles. Résultat, le nombre de faillites a progressé de 3,8% l'an dernier. Et ces 25 dernières années, le monde agricole a perdu la moitié de ses effectifs. La France comptait plus d'un million de fermes à la fin des années 80 contre moins de 500.000 aujourd'hui. Des exploitants qui jettent l'éponge et des jeunes qui peinent à s'installer car paradoxalement dans le même temps, le prix des terres agricoles n'a lui cessé d'augmenter.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco