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L’injonction d’innovation ne doit pas nous faire oublier la notion de progrès !

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TRIBUNE - Contrairement au XXe siècle, on constate un vrai paradoxe : les innovations ne sont plus perçues aujourd'hui par la société comme le corollaire de l’amélioration de la condition humaine.

Né à la fin des « Trente Glorieuses », dans une société profondément transformée en partie par l’innovation technologique, j’ai été bercé dans l’idée commune que l’innovation était le véhicule du progrès. Dans cette société d’abondance, l’amélioration des conditions de vie stimulait la consommation, qui elle-même, stimulait l’activité économique. Et cette idée s’est ancrée voire renforcée dans la mémoire collective avec l’apparition et la multiplication d’outils techniques, l’accélération de la puissance de calcul, l’arrivée des smartphones, des objets et de la maison connectés et surtout l’accès à l’information pour près de 4 milliards d’individus grâce à Internet. Une accélération qui nous a conduit à la conclusion naturelle que, quel que soit le domaine qu’elle touche, l’innovation, c’est le progrès !

Cependant, à la différence des « Trente Glorieuses », aujourd’hui, on constate un vrai paradoxe : les innovations ne sont plus perçues par la société comme le corollaire de l’amélioration de la condition humaine. Comme le souligne dans un entretien au JDD, le chercheur Marc Giget, auteur d’un rapport sur les stratégies d’innovation des 10 prochaines d’années : 

« Comme le montre l’étude « The innovation Paradox » de la Banque mondiale, on n’a jamais eu autant de technologies et en même temps de gens mécontents et d’insuffisance au niveau du développement. La société ne réclame pas de l’innovation mais du progrès, elle ne veut pas du nouveau, elle veut du mieux. Dans le brouhaha technologique qui agace les gens, il faut passer de l’innovation au progrès. »

En effet, en se substituant à la notion de progrès, la notion d’innovation est révélatrice d’un changement philosophique : le monde avance comme s’il avait renoncé à toute amélioration de la condition humaine.

À l’origine, Innovare désignait le fait de « produire du nouveau », et le mot progressus celui de « marcher en avant ». Et c’est ce que nous avons paradoxalement oublié : l’innovation n’a donc pour seule finalité de créer de nouveaux produits dans le seul objectif de faire avancer notre société et donc la condition humaine. Actuellement, nous avons la connaissance et une multitude d’outils à disposition. On imagine. On teste. On itère. On re-teste. On déploie. Et en avançant en « innovant », le monde pense progresser !

Or, comme le souligne Etienne Klein, physicien philosophe « la rhétorique du progrès suppose qu’on configure le futur d’une façon désirable et attractive mais surtout crédible. Car le progrès ce n’est pas l’utopie. Cela suppose que le futur soit pensé à l’avance. Alors que la rhétorique de l’innovation s’appuie sur l’état critique du présent, notamment sur les défis à relever (énergie, environnement…) et sans l’innovation, on ne peut pas relever ces défis. L’innovation permet donc de maintenir les choses en l’état, en rupture avec le progrès qui suppose des évolutions radicales. »

L’innovation, dissociée du progrès, n’aurait donc rien de révolutionnaire ! La vraie révolution est de retisser le lien entre l’humain et les technologies. Steve Jobs disait "si vous partez des technologies en leur cherchant des applications, c'est sans espoir. Il faut partir des gens, de leur vie, de leurs besoins réels et aller chercher la meilleure techno possible pour y répondre. » Réorienter l’innovation vers des besoins réels. C’est de bien de ça dont il est question aujourd’hui.

Nombreux observateurs estiment que ma génération est celle qui est capable de faire la bascule, celle qui peut changer les choses. En redonnant au progrès ses lettres de noblesse, nous allons redonner un sens aux choses. Un beau challenge mais une sacrée responsabilité. Avez-vous trouvé quelque chose de plus excitant ?

Arnaud ZILLIOX, CEO Novencia Group