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L'idée originale mais ruineuse de Mélenchon pour réduire le chômage

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Contraindre l'Etat à proposer un emploi payé au smic aux chômeurs de longue durée. La mesure phare de Jean-Luc Mélenchon s'inspire d'une expérimentation locale. Mais son initiateur ne croit pas que son principe soit généralisable.

"Il faut qu'au bout d'un certain temps, tout le monde ait d'une manière ou d'une autre, un droit opposable au travail." Voilà une des propositions phares du candidat Jean-Luc Mélenchon, telle que dévoilée en janvier dernier lors d'un meeting au Mans. Une mesure qui figure bien au programme du candidat de la France Insoumise dans la partie 26 consacrée à l'urgence sociale.

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Autrement dit, comme pour le droit au logement opposable, il vise à obliger l'Etat à trouver un emploi à tous les chômeurs qui en feraient la demande. De quelle manière? En leur proposant une mission d'intérêt général rémunérée par des fonds publics. Le projet est déjà expérimenté assurait le candidat à l'élection présidentielle dans son meeting de présentation du projet. Et c'est l'association ATD Quart Monde qui en serait à l'origine.

"Ils ont monté une activité qui est expérimentale à Chateldon dans le Puy-de-Dome. Elle encaisse ce qu'aurait reçu le chômeur en tant qu'indemnités diverses et cela constitue la base qui lui permet d'être une association à but d'emploi: c'est elle qui embauche le demandeur d'emploi", explique le candidat à la présidentielle.

Nous avons voulu en savoir plus sur ce concept étonnant. Son initiateur s'appelle Patrick Valentin. Ce retraité de 72 ans a travaillé toute sa vie dans l'insertion et a proposé en 2012 cette idée à l'association ATD Quart Monde. Cette dernière a soutenu le projet rebaptisé depuis Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée

"Mais attention, précise-t-il, je n'ai jamais parlé de droit opposable au travail qui est un concept très politique. J'étais à l'époque pour le droit au logement opposable mais il faut faire très attention avec l'emploi, ça ne fonctionne pas pareil. Moi j'ai tenté une expérimentation avec des territoires volontaires car cela ne doit pas être une contrainte pour eux."

Un concept non abouti sur le financement

L'idée est de repérer des niches d'activité non couvertes par le secteur marchand, d'y créer des entreprises dites à but d'emploi et d'y faire travailler des gens qui seraient au chômage de longue durée. Quels types d'activités seraient concernés? "Cela peut-être du travail avec des chevaux dans des bourgs de campagne, de la culture de houblon, de la lombriculture (élevage de vers de terre), de la garde d'enfant ou du recyclage de cols de chemise", détaille Patrick Valentin. Des emplois qui seraient financés par le transfert des allocations, des subventions diverses versées aux chômeurs.

"Nous sommes en train d'étudier comment transférer ces coûts pour financer ces entreprises qui n'ont pas vocation à être rentables mais en attendant c'est l'Etat qui a mis la main au porte-monnaie, le ministère du Travail nous a versé 14 millions d'euros pour 2017, explique Patrick Valentin. Pour l'heure, dix entreprises ont été créées sur dix territoires avec un centaine de recrutements. Nous avons un objectif de 2.000 emplois d'ici deux ans et demi."

Son concepteur ne juge d'ailleurs pas d'un très bon oeil sa généralisation au niveau national. "La proposition de Mélenchon est simpliste. Notre démarche implique une connaissance fine des besoins des territoires, explique Patrick Valentin. Sinon cela va obliger l'Etat à embaucher massivement comme on l'a fait en 1848 avec les Ateliers Nationaux qui ont été une catastrophe."

Entre 12,4 et 33,9 milliards d'euros pour des petits jobs

Interrogée, l'équipe de Jean-Luc Mélenchon assure pourtant vouloir s'inspirer de la démarche de Territoire Zéro Chômeurs et estime que cette mesure ne coûterait que 6,4 milliards d'euros par an. Elle consisterait pour les chômeurs de longue durée (plus de 12 mois) à effectuer des missions payées au Smic pour le compte d'associations ou de collectivités. Ce serait des "contrats coopératifs" de cinq ans et non des emplois de fonctionnaires. 

Le problème c'est que le chiffrage de la mesure semble largement sous-estimé. L'équipe Mélenchon parle en effet de 6,4 milliards d'euros sur l'ensemble du quinquennat. Or, selon les calculs de l'Institut de l'entreprise, le coût net de la proposition du candidat serait compris entre 12,4 milliards et près de 33,9 milliards d'euros... par an. Le think tank estime en effet que 2,4 millions seraient concernés: les bénéficiaires de l’allocation de solidarité spécifique (471.000 personnes) et ceux du RSA socle (1,9 millions de personnes). A un coût horaire de 9,67 euros de l'heure, cela reviendrait donc à 12,4 milliards d'euros pour des contrats de 20 heures par semaine et 33,9 milliards pour des contrats de 35 heures.

Un coût qui paraît très élevé pour des petits jobs. D'autant que des dispositifs solidaires similaires existent déjà. "Nous avons les CAE, les emplois d'avenir qui concernent déjà les chômeurs de longue durée, les bénéficiaires du RSA, les plus de 50 ans, explique une directrice de cabinet d'une commune du sud de la France. Nous leur donnons une formation comme le permis de conduire ou une formation petite enfance et nous leur proposons du travail. Le problème c'est que dans les collectivités nous croulons sous les effectifs mais nous manquons de matière grise, de gens qui ont une vraie compétence. Mais nous n'avons plus les moyens de les embaucher. Cette mesure de droit opposable au travail risque d'empirer cette situation."

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco