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L’IA peut-elle réduire la dette des entreprises ?

L'IA permet aux entreprises de répondre aux exigences de reporting et de transparence dans un environnement réglementaire de plus en plus contraignant.

L'IA permet aux entreprises de répondre aux exigences de reporting et de transparence dans un environnement réglementaire de plus en plus contraignant. - Pixabay

Fragilisées, endettées, soumises aux affres des délais de paiement… Les entreprises tricolores doivent parfois composer avec une trésorerie qui se dégrade au point de cumuler les impayés. Et si l’intelligence artificielle permettait d’y remédier ?

Un rapport semestriel publié lundi 24 juin 2019 par la Banque de France en atteste. Etat, entreprises, particuliers… Toutes les strates de la société sont aujourd’hui soumises à un endettement qui, selon l’instance financière tricolore, continue de croître à un rythme soutenu. Le problème, c’est qu’entre les charges qui pèsent sur les organisations, les délais de paiement souvent trop longs, le manque de trésorerie, un BFR en berne qui freine les investissements, sans parler du taux de défaillance en hausse (en mars 2019, le nombre de défaillances d'entreprises sur un an a augmenté de 1,8%, pointe la Banque de France)… Les sociétés françaises peuvent rapidement se retrouver dans des situations délicates.

La bonne nouvelle tient au fait que les instances financières qui nous gouvernent ainsi que quelques sociétés spécialisées ont décidé de concevoir des outils d’intelligence artificielle qui permettent aux entreprises dont les comptes ne sont pas forcément au beau fixe d’y voir plus clair et de mieux détecter de potentielles failles.

Reste à savoir de quoi il est véritablement question et dans quelle mesure cette fameuse intelligence artificielle - dont on a encore parfois du mal à dessiner les exacts contours - peut se révéler utile aux organisations. Que ces dernières soient endettées au possible ou financièrement stables.

Détecter pour mieux gérer

Pour Jean-Marc Allouët, ingénieur spécialisé dans les systèmes d’information et associé au sein du cabinet d’audit et de conseils BM&A, il convient avant toutes choses de se poser une question : « Que place-t-on derrière la notion d’’intelligence artificielle’ ? Il ne s’agit pas de deux ou trois formules que l'on élabore sur Excel. Non. L’intelligence artificielle, ou la robotisation, cela signifie que nous sommes parvenus à placer dans un ordinateur qui n’est, de base, pas intelligent, des règles qui permettent de réaliser plus rapidement des tâches. Lesquelles tâches étaient, jusqu’à présent, confiées à une personne ».

Et de poursuivre : « L’intérêt pour les entreprises d’intégrer de l’intelligence artificielle dans leurs process conjugué à de l’analyse de données réside dans le fait que cela leur donne la possibilité de disposer de bons outils capables de détecter des signaux défaillants ».

L’expert en systèmes d’information le sait également… Les délais de paiement en France (60 jours en moyenne, ou plus ou moins 45 jours en prenant en compte les fins de mois) constituent une problématique majeure pour les entreprises, notamment pour les TPE/PME. Logiquement, cela implique une baisse de trésorerie, une diminution du BFR et, in fine, des investissements qu’elles auraient pu ou qu’elles doivent réaliser. « On se retrouve avec des sociétés qui disposent de peu de moyens, mais qui doivent malgré tout continuer de composer avec des contraintes qui impliquent d’activer des investissements », admet-il.

Le 3 avril dernier, la Banque de France et différents organismes de l'État déployaient un dispositif répondant au nom de « Signaux Faibles ». Objectif affiché : détecter les entreprises fragilisées et les accompagner, le cas échéant, dans leur développement ou leur reprise d'activité grâce à des algorithmes basés sur des mécanismes d’apprentissage (machine learning). « Selon moi, il s’agit surtout pour des instances financières comme la Banque de France de discerner des failles pour mieux se prémunir. Certes, cela peut avoir un effet préventif pour l’entreprise scannée, mais pas sûr que les TPE/PME apprécient particulièrement l’idée d’être soumises à ce type d’outils », pointe Jean-Marc Allouët.

A son niveau, l’expert a développé un dispositif « avancé » dit-il, d’analyse de données comptables et financières répondant au nom de GEO. Le but : répondre aux exigences de reporting et de transparence auxquelles doivent désormais s’astreindre les entreprises dans un environnement réglementaire particulièrement contraignant. « L’idée, c’est de détecter des éléments qui se révéleraient inhabituels et que les sociétés n’auraient peut-être même pas pensé observer. Cela peut aller de faits graves comme de la corruption, des fraudes, aux erreurs comptables. Il s’agit de passer toutes ces informations au scanner pour éviter que les entreprises subissent les répercussions d’éventuelles erreurs internes ou de contrôles externes, par exemple de la part de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) au niveau de leur trésorerie », détaille le spécialiste en systèmes d’information.

« Management augmenté »

Heureusement, nombreuses sont les sociétés tricolores à afficher de bons résultats également au niveau de leur croissance. Là encore, des outils d’intelligence artificielle peuvent permettre d’améliorer certains processus.

« Dans l’absolu, l’intelligence artificielle donne lieu à ce que l’on appelle un ‘management augmenté’ dans le sens où c’est bien le patron de l’entreprise qui conserve l’intelligence. Les systèmes d’IA ne remplacent personne. Il faut bien des individus pour les concevoir et les utiliser comme il se doit. Pour les dirigeants, l’intelligence artificielle revêt l’avantage de leur permettre de ne pas perdre de temps à gérer des tableaux de bord par exemple et de se concentrer sur des prises de décisions importantes », estime Jean-Marc Allouët. Selon lui, « les dirigeants qui réfléchissent à cela, qui intègrent des outils d’intelligence artificielle, peuvent ensuite disposer d’un avantage concurrentiel. Cela augmente la qualité de leurs services ».

Frein psychologique

Reste que, comme souvent, avec les transitions, les freins au sein des organisations ne sont pas techniques ni même logistiques… Ils sont tout simplement psychologiques. « Il faut se poser la question suivante : en quoi le fait d’intégrer de l’intelligence artificielle au sein d’une entreprise peut-il lui être utile ? », s’interroge faussement l’ingénieur de BM&A.

« Qu’une société soit stable financièrement, ou qu’elle se révèle endettée, ou soumise à des délais de paiement qui pénalisent sa trésorerie, le fait de confier des corvées à des machines, de robotiser certaines tâches chronophages (le mot « robot » venant du tchèque « robota » qui lui-même signifie : « corvée, travail forcé ») peut non seulement permettre à une société de remédier à ses problématiques financières, mais également de booster sa croissance et de se démarquer vis-à-vis de la concurrence ».

Et Jean-Marc Allouët de conclure : « L’intelligence artificielle en fin de compte, c’est avant tout des gens intelligents qui apprennent à des ordinateurs bêtes par nature à le devenir ».

Julie COHEN-HEURTON