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"Les retraites sont un système à la Madoff, voilà comment en changer"

Des réformes peuvent encore sauver notre régime des retraites par répartition.

Des réformes peuvent encore sauver notre régime des retraites par répartition. - Wikimedia

Comment est né notre système actuel des retraites? Pourquoi est-il injuste et inadapté? Comment le transformer? L'économiste et spécialiste des retraites Jacques Bichot nous l'explique dans une interview.

"Nous n'aurons pas de retraite." Voilà ce que pense la plupart des jeunes Français lorsqu'on les interroge sur le sujet. Une crainte exagérée selon Jacques Bichot, économiste spécialiste des retraites et auteur récemment de La retraite en liberté (Edition Cherche Midi), mais pas totalement infondée. La faute, estime-t-il, à un régime inéquitable, rigide et bureaucratique. Pour autant, cet expert reconnu n'est pas fataliste et pense que des réformes peuvent encore sauver notre régime des retraites par répartition. C'est ce qu'il explique dans une interview.

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BFM Business: Peu de gens le savent mais vous expliquez dans votre livre que notre système de retraite actuel est né sous Vichy. Comment a-t-il été instauré?

Jacques Bichot: Un peu par obligation. Le précédent système datait de 1930 et reposait sur le principe de la capitalisation. Les salariés et les entreprises versaient des cotisations à un fonds géré par l'Etat et composé à 90% d'obligations d'Etat. Mais avec la guerre et l'inflation, ce système a été ruiné. Le régime de Vichy a donc décidé en 1941 de le remplacer par un système assurant le versement d'une allocation aux salariés qui quittent le monde du travail. Et au lieu de placer les cotisations de ceux qui travaillent sur un fonds, le gouvernement a décidé de les verser directement aux retraités concernés. Ainsi est né le système par répartition, fondé sur ce que les Anglo-saxons appellent le "pay as you go". L'argent perçu sert à payer ceux qui ne travaillent plus.

Pourquoi ce système a-t-il été conservé à la Libération?

Parce qu'il n'y avait plus de réserves financières au sortir de la guerre. Pour verser des pensions, il a fallu confirmer la répartition, l'Etat n'avait pas le choix. On a donc créé une sécurité sociale pour tous les Français mais des corporations se sont mises en place pour protéger des régimes spéciaux comme ceux des fonctionnaires ou des cheminots. Cela devait se faire à titre temporaire mais finalement on les a conservés. Par ailleurs les commerçants et les chefs d'entreprise ne voulaient pas cotiser car ils considéraient que leur retraite c'était leur fonds de commerce. Bref l'idée initiale qui prévoyait un régime identique pour tous n'aura jamais existé. Mais le système a néanmoins fonctionné au début car il y avait de plus en plus de cotisants (le salariat s'est accru avec l'exode rural) et la pyramide des âges était favorable avec bien davantage de personnes en âge de travailler que de retraités.

"Le coup de Trafalgar de la retraite à 60 ans"

Quand est-ce que le système a commencé à déraper?

Avec le coup de Trafalgar de 1983 et le passage à la retraite à 60 ans. En 1945 on avait instauré un âge de départ à 65 ans alors que l'espérance de vie était de 65 ans en France. Or en 1981, on avance l'âge à 60 ans alors que l'espérance de vie était à 74 ans. C'était un tremblement de terre qui allait faire exploser les besoins financiers.

Vous dites par ailleurs que la réforme de 1983 était machiste, pourquoi?

Parce que pour réduire (un peu) l'impact financier de la retraite à 60 ans, le législateur a introduit à ce moment-là le principe du nombre d'années de cotisation minimum pour toucher la retraite à taux plein. En deçà de 37,5 années, la pension était amputée. Or à l'époque les femmes travaillaient moins que les hommes. Ce sont elles qui ont le plus pâti de la mesure. Elle n'ont plus eu droit qu'à des retraites minuscules.

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans le système actuel? Faudrait-il revenir à un système par capitalisation?

Non il n'y a pas assez de capitaux en France pour financer une retraite à 100% par capitalisation. Il faut certes accroître la capitalisation mais on peut conserver un système par répartition à condition de le transformer en profondeur. Aujourd'hui notre système s'apparente à une pyramide à la Madoff. Vous pensez que vous versez des sommes (vos cotisations) pour une épargne dont vous profiterez dans le futur (vos pensions). Or les cotisations ne vous assurent aucun droit et ne servent qu'à payer les pensions actuelles! C'est exactement le schéma d'une pyramide de Ponzi. On vous dit de mettre de l'argent dans une tirelire mais il n'y a pas de tirelire.

"Pas d'enfant, pas de retraite"

Que faut-il faire alors?

Il faut revenir aux fondement du système des retraites comme l'avait très bien exprimé Alfred Sauvy: "pas d'enfant, pas de retraite". Ce sont les enfants qui paient les retraites, il faut donc en tenir compte dans notre système de cotisation actuel. Aujourd'hui, on distribue des pensions au prorata des cotisations versées, or cela n'a aucun rapport puisque vos cotisations servent à payer les retraites actuelles. En revanche, il faut qu'elles tiennent comptent de l'investissement dans l'éducation des enfants. Les pensions doivent être proportionnelles à l'investissement de chacun dans la jeunesse. C'est important d'avoir des enfants bien formés qui, plus tard, auront de bons métiers afin qu'ils puissent gagner correctement leur vie et ainsi cotiser davantage. 

Concrètement quelle mesure faudrait-il prendre?

Déjà il faut passer à un système par points bien plus souple que notre système par annuité. Ensuite, il faudrait donner des points retraites aux parents qui ont des enfants plutôt que les bonifications actuelles que je trouve injustes et qui profitent principalement aux riches. Aujourd'hui, vous avez une majoration de 10% à partir de 3 enfants: cela fait 300 euros pour une retraite à 3.000 euros et 100 euros pour une retraite à 1.000 euros. Ce n'est pas ma conception de la justice. Ensuite, pour favoriser l'éducation, il faut donner des points retraite en fonction d'une contribution basée sur les dépenses d'éducation et de santé des enfants. Il faudrait par exemple que l'Etat ne finance plus directement l'Education nationale mais que ce budget soit assumé par des cotisations salariales donnant droit à des points retraites. 

"François Fillon, le moins mauvais candidat sur les retraites"

Et quid des régimes spéciaux?

Il faut évidemment fusionner toutes les caisses du régime général ce qui permettrait de réaliser d'importantes économies. Cela passe évidemment par la suppression des régimes spéciaux. On peut tenir compte de la pénibilité, mais ce n'est pas sur la répartition qu'il faut jouer. Pour être juste il faut que la dépense s'effectue au moment où le salarié pâtit de la pénibilité. Il faudrait donc créer des fonds de pensions qui seraient abondés et dont les salariés pourraient profiter une fois à la retraite. Mais il faudrait beaucoup de souplesse. Si les gens ont été usés, ils pourraient toucher une partie de leur pension plus tôt que l'âge légal. Il faut déconnecter la pénibilité de l'espérance de vie comme on le fait aujourd'hui.

Et l'âge de départ à la retraite justement, faut-il encore l'augmenter?

C'est une question technique dont le législateur doit se désengager. Le pouvoir politique ne devrait s'occuper que du taux de cotisation et laisser les questions techniques aux actuaires (les fonctionnaires en charge des questions statistiques) qui sont le mieux à même de tenir compte de l'espérance de vie pour régler les curseurs. L'âge de la retraite ne doit plus être une question politique mais technique. En revanche, il faudra une volonté politique forte pour transformer notre système des retraites. 

Et justement aujourd'hui quel candidat à la présidentielle incarne le mieux cette volonté?

Honnêtement, il n'y en a aucun qui soit bon sur la question des retraites. Celui qui serait le moins mauvais c'est François Fillon. Il semble vouloir faire une réforme systémique avec un passage aux points et la création d'un régime universel. Mais d'un autre côté il annonce des mesures qui relèvent directement des régimes par annuité, donc on se demande un peu ce que vient faire ce mélange. Pour les autres il n'y a aucune perspective de réforme systémique. Certains veulent faire de petites économies et d'autres vont carrément dans le mauvais sens comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon qui veulent rétablir la retraite à 60 ans.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco