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Comment le prix des écoutes a décuplé en France

Les écoutes téléphoniques ont coûté 1 milliard d'euros en 10 ans.

Les écoutes téléphoniques ont coûté 1 milliard d'euros en 10 ans. - Katchooo - Flickr - CC

"Un logiciel de centralisation des écoutes téléphoniques développé par Thalès devait permettre de réaliser de grosses économies à l'Intérieur et la Justice. En fait, la facture a explosé."

Elle devait permettre de dépenser moins. Elle se révèle un gouffre à argent public. Elle, c'est la PNIJ, pour plateforme nationale des interceptions judiciaires. Cet outil destiné à la police et la gendarmerie pour mener les écoutes téléphoniques a été développée par Thalès depuis 2005. Lancé en 2014, le programme devait réduire les coûts en évitant désormais de faire appel à une multitude de sociétés privées. En réalité, l'addition a explosé.

En atteste un rapport confidentiel de la Cour des comptes remis au Premier ministre le 18 février, et que s'est procuré Le Canard enchaîné. Il stipule que le devis établi à 17 millions d'euros a atteint… environ 100 millions en 2016.

Des retards et des bugs

Il faut dire que son coût de développement a dérivé en route, notamment en raison des retards. Cette plateforme sur laquelle Thalès a donc commencé à travailler en 2005 devait être livrée en 2013. À ce jour, elle n'est toujours pas opérationnelle, et ne traite pour le moment que 25% du total des écoutes. Et mal, semble-t-il.

La plateforme multiplie les bugs. En février, les dysfonctionnements ont empêché les officiers de police judiciaire de procéder à des écoutes pendant une semaine, rapporte Libération. Du coup, les enquêteurs ont été obligés d'employer les anciens systèmes, donc de continuer à louer des centrales d'écoute à des opérateurs privés.

Une interface obsolète

Surtout, l'outil ne correspond visiblement pas aux besoins de ceux qui procèdent aux interceptions. "Il y a deux ans, on nous a présenté le projet", raconte le commandant Bruno Forel, du syndicat Union des officiers à Libération. "On a dit qu'il manquait tout un tas de fonctionnalités". En juillet 2015, au commencement de l'expérimentation, "on s'est aperçu qu'ils n'avaient rien modifié", poursuit le commandant. "On a joué le jeu, c'était catastrophique. On a rebasculé sur les opérateurs privés au bout de 15 jours". Il en serait de même du côté de la répression du banditisme.

Et de lister les carences de la machine: un outil obsolète, qui ne permet pas de faire des recherches par mot-clé, qui oblige à ouvrir les SMS un par un, qui oblige à être à proximité des terminaux écoutés pour les enregistrer. "L'interface nous renvoie aux années 90", regrette le commandant Forel. Pour lui, "c'est un immense gâchis, on fait cinq fois moins d'écoutes".

Le ministère de la Justice, lui, continue d'affirmer que "depuis janvier 2016, le rythme d'économie est de 1 million d'euros par mois". Un montant qui apparaît assez dérisoire au regard du milliard d'euros qu'auraient coûté les écoutes depuis 10 ans.

N.G.