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Face au coronavirus, la BCE se lance dans une révolution audacieuse mais risquée

Aux manettes de la BCE depuis novembre, la présidente s'apprête à présenter une série de mesures pour tenter de limiter les conséquences du coronavirus.

Aux manettes de la BCE depuis novembre, la présidente s'apprête à présenter une série de mesures pour tenter de limiter les conséquences du coronavirus. - AFP

En deux semaines, la BCE a fait sauter de nombreux verrous de sa doctrine pour soutenir la zone euro, très fragilisée par la crise du coronavirus. Un virage historique qui n'est pas sans risques.

"On ne mesure pas le tabou qui vient d'être levé". Frederik Ducrozet, stratégiste chez Pictet Wealth Management, fait partie de ceux qui savent déchiffrer les décisions toujours techniques (voire obscures) de la Banque centrale européenne (BCE). "Une bombe" écrit-il sur Twitter après avoir examiné en détail celle du 24 mars dernier. La BCE vient alors de publier les détails de son arsenal monétaire, baptisé "pandemic emergency purchase programme" (PEPP). Il s'agit d'un vaste plan de rachats d'actifs de près de 1.000 milliards d'euros pour soutenir les entreprises en difficulté pendant cette pandémie qui met à l'arrêt une partie de la planète.

La publication de la décision vient apporter un détail majeur pour la politique monétaire: la BCE a officiellement décidé de faire sauter la limite de 33% qu'elle se fixait pour les rachats des dettes d'un pays. Une règle majeure, aussi taboue que celle des 3% de déficit public autorisé dans la zone euro. "C'est un moment où les aspects techniques et juridiques de la BCE ont en fait des conséquences absolument énormes pour les marchés financiers et même au-delà" explique Frederik Ducrozet.

Tous les pouvoirs pour la BCE

La BCE fera "tout ce qui est nécessaire dans le cadre de son mandat pour aider la zone euro à surmonter cette crise" expliquait sa présidente Christine Lagarde, la semaine dernière. Elle a désormais joint la parole aux écrits. La levée de cette limite (uniquement dans le cadre de cette crise, en théorie) lui donne tous les pouvoirs pour soutenir l'économie européenne. A l'instar de son homologue américaine (la Fed), la banque centrale n'hésitera donc pas à faire tourner la "planche à billets" et inonder le continent de liquidités.

Cette décision est en fait l'épilogue d'un accouchement difficile, qui débute par une vraie boulette de sa présidente, le 12 mars dernier. "Nous ne sommes pas ici pour réduire les spreads" déclare-t-elle dans une allocution scrutée par les marchés. Le "spread" majeur en Europe, c'est l'écart entre le taux d'emprunt italien à 10 ans, un des plus fragiles, et le taux allemand, celui qui fait référence en Europe. 

Le genre de petites phrases qui effraient les marchés puisque c'est justement le rôle de la BCE de garder la zone euro hors de l'eau. La Bourse s'effondre. En réalité, c'était plutôt "une erreur de timing" juge aujourd'hui Frederik Ducrozet. "Quelque chose qui pourrait éventuellement être envisagé dans une phase de normalisation monétaire. Là, ce n'était pas gérable pour les marchés."

Evidemment, Christine Lagarde et tout son staff vont rétropédaler pour tenter d'effacer cette erreur de "débutante". Après tout, l'ancienne patronne du FMI a un profil politique et n'est pas rodée aux déclarations millimétrées des banques centrales. Mais c'est peut-être son habilité politique qui va lui permettre de bouleverser les codes en vigueur, bien aidée il est vrai, par cette crise violente et soudaine.

Les faucons en cage

La BCE a toujours été un lieu de confrontation entre les faucons et les colombes. Les premiers, menés par les Allemands et les Néerlandais, ne cautionnent qu'une politique monétaire orthodoxe, qui ne doit pas basculer dans la perfusion monétaire. En face, les colombes sont favorables à l'assouplissement, aux taux bas et aux rachats massifs d'actifs. Sous la présidence précédente de Mario Draghi, l'avantage était pour ces derniers. C'est ce qui a permis d'adoucir la récession de 2008 mais qui, finalement, donnait peu de marges de manœuvre en cas de nouvelle crise.

La nouvelle crise, la voici. Et les banques centrales n'ont pas longtemps hésité en ouvrant les vannes. En Europe, les faucons n'ont pas réellement eu l'occasion d'ouvrir leur bec, face à la catastrophe potentielle. "Tout ne serait évidemment pas arrivé dans une situation normale" commente Frederik Ducrozet. "Et même dans une récession, on aurait fait autrement. La BCE se serait probablement beaucoup plus limitée dans ses marges de manœuvre."

Et c'est une vraie révolution. Les outils "non conventionnels" comme les rachats d'actifs, tant décriés après la crise, deviendront désormais la norme et ouvriront probablement la voie à d'autres outils, comme le très controversé "helicopter money". Mario Draghi, qui s'y est toujours opposé, a d'ailleurs changé d'avis sur ce sujet, à l'occasion de l'épidémie. Le retour à l'orthodoxie n'est donc pas pour demain. "C'est terminé, c'est plié" juge Frederik Ducrozet. "On n'aura pas de montée des taux dans un avenir proche. On n'aura pas de réduction du bilan, bien au contraire."

Vers un retour de l'inflation en zone euro?

Un virage stratégique qui n'est pas sans risques. "Le risque principal, c'est que cela ne fonctionne pas. Que fait-on si on ne voit pas la reprise?" s'interroge l'économiste de Pictet. Question sans réponse...

L'autre interrogation concerne l'inflation. Inonder le continent de liquidités revient à créer de la monnaie, ce qui devrait en théorie provoquer une montée des prix. "On aura distribué beaucoup trop de monnaie donc (...) il y aura de l'inflation" tranche sur BFM Business, l'économiste Jean-Marc Daniel.

"L'inflation, je l'écarte" répond Frederik Ducrozet. "Depuis plus de dix ans, et le début de la crise de 2008, on essaye de comprendre pourquoi il n'y a pas d'inflation, dans un environnement économique plutôt favorable." Effectivement, la zone euro vise une inflation de 2% sans jamais y parvenir (elle était à 1,2% en février). "Il risque d'y avoir du chômage de long terme et rien que ce facteur ne peut pas mettre de pression sur les salaires" et donc sur l'inflation, juge Ducrozet, qui reconnaît qu'il pourrait tout de même y avoir de la "mauvaise inflation", celle liée à la hausse du pétrole, par exemple. Mais le prix du brut est actuellement au plus bas.

Aucune alternative

Reste la question de l'endettement massif que devrait entraîner le programme de la BCE et les plans de relance des différents gouvernements. "Qui va payer?", s'interroge Jean-Marc Daniel. Une question qui agace Frederik Ducrozet. "Personne ne peut dire que c'est un risque de maintenir des entreprises en vie quand l'alternative risque de mettre toutes les entreprises en faillite et 50% des gens au chômage" lâche-t-il.

Sans aucun doute, ce torrent de liquidités devrait sauver la plupart des entreprises. Cela devrait encore faire grimper le bilan de la BCE, établi à 4.673 milliards d’euros en 2019.

Thomas Leroy