BFM Eco

Chômage partiel, la grande triche?

Plus d'un million d'entreprises ont utilisé le chômage partiel proposé par le gouvernement pour éviter les licenciements. Un dispositif généreux qui a entraîné des dérives dans certaines entreprises: alors que les salaires étaient payés par l'Etat, les salariés ont dû quand même travailler pour leur employeur, en toute illégalité. Enquête.

En avril, 8,6 millions de salariés ont été placés au chômage partiel. Plus d'un million d’entreprises en France se sont emparées de ce dispositif très généreux mis en place dès le début du confinement: l’Etat prenait alors à sa charge de 84% à 100% du salaire net des salariés, en fonction du niveau de rémunération.

Selon une étude du cabinet Technologia qui a interrogé 2600 élus du personnel et représentants syndicaux, la moitié d’entre eux a constaté des pratiques abusives dans leur entreprise. Résultat, un quart des travailleurs placés en chômage partiel à 100% a, dans les faits, continué à travailler à la demande de l’employeur.

Travailler "comme d'habitude"

Certains domaines d’activité sont particulièrement touchés, comme "le commerce, le conseil, les sociétés informatiques", note Jean-Claude Delgenès, fondateur du cabinet Technologia. D’après lui, de nombreux dirigeants ont mal évalué les conséquences de ce dispositif: 

"Le basculement dans le confinement et donc dans le chômage partiel s’est fait de manière rapide, avec parfois un maintien de l’activité, certaines personnes sont parties en chômage partiel, même si elles avaient des compétences critiques. Quand les managers ont voulu faire tourner leur entreprise, ils se sont rendus compte que ces compétences leurs manquaient, elles les ont rappelés sans les enlever du dispositif du chômage partiel", explique Jean-Claude Delgenès.

Nous avons pu recueillir le témoignage de plusieurs salariés qui racontent avoir continué à travailler en toute illégalité durant le confinement, comme cet employé d'une entreprise d'immobilier:

"Il a été demandé aux commerciaux de travailler on va dire normalement, comme d’habitude, en tous cas au-delà du chômage partiel", raconte-t-il.

"Je me voyais pas être la seule à dire, je travaille pas"

Même chose pour cette employée qui ne pensait pas qu'elle "allait avoir autant de choses à faire" alors qu'elle était placée en chômage partiel.

"C’était des demandes à droite à gauche, que ce soit le matin ou le soir, il y a même eu des jours fériés, des week-ends. Plus rien n’était respecté", se désole-t-elle. Une situation totalement illégale à laquelle elle s’est pliée pendant plus d’un mois: "Tout le monde a accepté la situation, je me voyais pas être la seule à dire, je travaille pas".

Dans les grands groupes eux-aussi concernés, certains ont osé dénoncer ces pratiques, comme ce délégué du personnel d'une entreprise de 80.000 personnes qui a eu recours au chômage partiel. Très vite, des salariés qui ne devaient travailler que 40 ou 60% du temps lui ont signalé des abus: "On est plusieurs représentants à avoir des remontées de salariés qui nous disent: on nous demande de travailler à 100%", déplore-t-il. 

Selon lui, la direction aurait même essayé de passer cette pratique sous silence, il a alors décidé de constituer un dossier pour signaler ces agissements aux autorités, et a également écrit à deux parlementaires: 

"J’ai conscience que l’Etat a ouvert un robinet, il s‘agit d’aides publiques et pour moi il est hors de question de gâcher ces fonds publics pour une poignée d’entreprises", nous explique-t-il. Le groupe a finalement fait machine arrière et s’est depuis conformé à la loi.

Pour détecter ces fraudes et sanctionner les entreprises concernées, le gouvernement a annoncé des contrôles renforcés. En cas d’abus avéré, les dirigeants risquent jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende, avec une interdiction de bénéficier d’aides publiques pendant cinq ans.

Benoit Sarrade et Etienne Grelet avec Mélanie Bontems et Alexandre Funel avec Anne-Katell Mousset