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Pourquoi Wish ou Aliexpress peuvent distribuer des produits dangereux en toute légalité en France

Les produits non-conformes aux règles européennes de protection du consommateur pullulent sur les places de marché comme Aliexpress ou Wish. Mais les autorités européennes n'ont pas vraiment d'arme légale pour les contraindre à être plus vigilantes. Voici pourquoi.

Après avoir commandé des articles sur Wish, Joom et Aliexpress, nous avons notamment reçu des contrefaçons, ou des objets très dangereux comme un casque de moto dont la coque se brise d'un seul coup de marteau. Bref, des objets qui ne respectent clairement pas les normes européennes en matière de consommation. Mais comment de tels articles peuvent-ils être vendus en toute légalité en France?

Nous avons posé la question à la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes, dont le rôle est de veiller à la protection et à la sécurité des consommateurs. Mais vis-à-vis de ces places de marché, la DGCCRF n’est pas loin d’être aussi démunie que nous.

Un casque de moto vendu 20 euros sur Aliexpress
Un casque de moto vendu 20 euros sur Aliexpress © Un casque de moto vendu 20 euros sur Aliexpress

L’année dernière, ses enquêteurs ont mené une vaste enquête en commandant sur les sept plateformes les plus populaires en France quelque 160 produits. Des jouets, des bijoux, des cosmétiques et des objets électroniques que la DGCCRF a ensuite testés en laboratoire. Les deux-tiers de ces produits se sont révélés non-conformes et 38% carrément dangereux. Avec, par exemple, des bijoux bourrés de métaux lourds, des substances interdites dans des jouets ou des guirlandes électriques qui prennent feu.

Face à ces manquements, la DGCCRF a enjoint les places de marché de retirer les produits incriminés de la vente et de rappeler ceux déjà vendus. Toutes sauf une s'y sont astreints, avec plus ou moins de célérité et de bonne volonté. Mais c’est là tout ce que les autorités françaises peuvent leur demander. Car en l’état actuel de la loi, ces opérateurs ne sont pas responsables si des vendeurs tiers proposent des produits dangereux sur leur plateforme.

Extrait du rapport d'enquête de la DGCCRF.
Extrait du rapport d'enquête de la DGCCRF. © Extrait du rapport d'enquête de la DGCCRF.
"Les places de marché, à la différence de e-commerçants qui vendent leurs propres produits, ne sont que des intermédiaires entre vendeurs et acheteurs. Elles ont un statut d’hébergeur et n’ont donc pas de responsabilité sur les produits qui sont vendus", explique Loïc Tanguy, porte-parole de la DGCCRF.

Le seul responsable légal, c’est le vendeur. Mais sur Wish, Joom, Aliexpress, qui pratiquent des très bas prix, le vendeur est bien souvent localisé en Asie.

Or "en mettant directement en contact les consommateurs français avec des fabricants implantés hors de l’Union européenne, on facilite l’importation par le consommateur de produits qui n’ont pas été conçus pour le marché européen ou qui ont été fabriqués par des professionnels qui ne connaissent pas les règles de sécurité du marché européen", constate Loïc Tanguy.

Cet éloignement géographique des vendeurs complique aussi le travail des autorités. Autant les douanes peuvent contrôler le chargement d’un cargo de marchandises à son arrivée dans un port français. Autant elles sont incapables d’intercepter des millions de paquets qui traversent individuellement les frontières jusqu’au domicile des acheteurs.

Certaines places de marché assurent toutefois mettre en place des pare-feux pour garantir aux acheteurs que les produits qu'elles hébergent sont sûrs.

Chez Joom par exemple, "on utilise un algorithme d’intelligence artificielle pour analyser tout produit nouvellement arrivé sur la plateforme et déterminer s’il est bon ou pas", détaille Ilya Shirokov, PDG et fondateur de la plateforme russe.

Des notes pas très fiables

Le problème, c’est que les critères pris en compte par cet algorithme ne sont pas forcément pertinents quand il s’agit d’assurer la sécurité des consommateurs. Par exemple, le critère prépondérant pour Joom est l'avis des acheteurs du produit. "La moitié d'entre eux laissent une note. Si la note moyenne de l’article descend en dessous de 4,2/5, on l’exclut immédiatement. Et quand la note globale d’un marchand baisse, on fait en sorte de limiter ses ventes en rendant ses produits moins visibles", continue Ilya Shirokov.

"Ce filtre de la communauté constitue une protection très solide" à ses yeux. Pourtant, les acheteurs ne notent pas les produits en fonction de leur conformité aux normes européennes de sécurité, mais selon leur satisfaction personnelle. Ainsi pour le casque de moto acheté sur Aliexpress, qui s’est révélé très dangereux, les commentaires et les notes sont majoritairement positifs.

Aliexpress
Aliexpress © -

La fiabilité des notes pose aussi question au regard des pratiques commerciales de certains marchands. Par exemple, avec un jouet que nous avions commandé sur Aliexpress, le vendeur nous a envoyé un billet promettant des réductions sur notre future commande chez lui à condition que nous laissions une bonne note sur sa page (ci-dessous).

Dans ce contexte, la DGCCRF appelle les consommateurs à la vigilance sur ces places de marché. Il faut notamment "être attentif à la nationalité du vendeur, sachant que s’il y a un problème, c’est plus compliqué de faire valoir ses droits auprès d’un professionnel implanté à l’autre bout de la planète". 

Loïc Tanguy déconseille par ailleurs d’acheter des produits très sensibles comme des jouets, des briquets, des cosmétiques sur des places de marché en raison du "risque supplémentaire qu’ils ne soient pas conformes". Et plus globalement, mieux vaut ne pas se laisser allécher par de grosses promotions, des nombres de produits restant en stock très limités, et tout ce qui peut laisser penser que vous allez rater une affaire en or. Parce que "si c’est une trop bonne affaire, ce n’est pas une bonne affaire".

Billet envoyé par un vendeur sur Aliexpress
Billet envoyé par un vendeur sur Aliexpress © Billet envoyé par un vendeur sur Aliexpress
Billet envoyé par un vendeur sur Aliexpress
Billet envoyé par un vendeur sur Aliexpress © Billet envoyé par un vendeur sur Aliexpress
Nina Godart