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L'État dévoile les noms des cinq plus mauvais payeurs de France

Bercy va dévoiler officiellement le nom des cinq entreprises le plus sanctionnées pour des retards de paiement.

Bercy va dévoiler officiellement le nom des cinq entreprises le plus sanctionnées pour des retards de paiement. - Fred Dufour - AFP

Bercy a décidé de publier une première liste de cinq grandes entreprises qui paient en retard leurs fournisseurs, oubliant soigneusement l’administration elle-même.

Bercy a mis sa menace à exécution, en dévoilant le nom des entreprises condamnées le plus lourdement pour des retards de paiement. Une liste à laquelle a eu accès BFM Business, et qui devrait être officialisée dans les prochaines heures.

Cinq noms épinglés pour l’exemple, "parce que dans cette période, avec des comptes des petites entreprises qui restent très fragiles, le respect des délais de paiement est essentiel, et parce qu’on a déjà lancé tous les avertissements nécessaires, personne ne peut nous dire qu’il est surpris" dit une source au sein du ministère.

Dans l’ordre d’entrée en scène, condamnés pour "retard significatifs et répétés dans le paiement des factures fournisseurs", on trouve ainsi:

-Numéricable (375.000 euros d’amende)

-SFR (375.000 euros)

-Airbus Helicopters (375.000 euros)

-Paul Predault (100.000 euros)

-Comasud (87.900 euros)

"Inacceptable" pour Airbus

Quatre entreprises à forte notoriété et une cinquième, Comasud, moins connue, qui fait du commerce de gros - plus précisément du commerce interentreprise de bois et de matériaux de construction. "La notoriété n’a pas été un critère" assure Bercy, "ou alors vraiment à la marge. C’est vrai que nous voulons frapper les esprits, mais c’est d’abord la bonne santé des entreprises citées qui nous a poussé à cette démarche. Elles n’ont aucune raison valable de faire trainer les délais de paiement, et certainement pas la préservation de l’emploi. Franchement, pour Airbus, même si ce n’est pas la filiale reine, vue la trésorerie disponible dans le groupe, c’est totalement inacceptable".

Pour Patrick Drahi, le patron de Numéricable-SFR, c’est une double confirmation de ce que les fournisseurs de ses entreprises disent depuis des mois: il tire au maximum sur tous les leviers pour dégager de la rentabilité et de la trésorerie immédiate et assurer rapidement le service d’une dette qui reste lourde à gérer. A court terme cela rassure les investisseurs, à long terme cela pourrait amener des ruptures dans sa chaine d’approvisionnement.

Certaines grandes entreprises "se permettent tous les excès"

Mais en l’occurrence, les risques sont limités. "C’est tout le problème" souffle un expert du Medef sur ces questions. "Les grandes entreprises abusent de leur position dominante sur les délais de paiement, elles savent parfaitement que leurs fournisseurs ne les quitteront pas, les volumes sont trop importants, alors elles se permettent tous les excès".

Les délais de paiement sont au plus haut depuis 10 ans, et seules 36% des entreprises les respectent. Selon le cabinet spécialisé Altares, il y a plus de 13 jours entre la date légale et la date effective de règlement à l’échelle nationale. Or un seul jour de retard, et ce sont des centaines de millions d’euros de trésorerie qui manquent aux entreprises les plus fragiles. Et ce malgré l’offensive lancée en 2008, dès le déclenchement de la crise, par René Ricol, nommé alors contrôleur du crédit, puis par Christine Lagarde qui avait réduit ces délais, notamment pour la grande distribution, dans sa Loi de Modernisation de l’ Économie.

"L'administration pourrait aussi se regarder en face"

Autre responsable du Medef à suivre ces questions de très près, Thibault Lanxade, le vice-président en charge des TPE-PME, reste mesuré face à la méthode dite du "name and shame": "les délais de paiements sont un mal endémique de notre économie. Chaque année, ce sont des dizaines de milliers d’emplois qui disparaissent parce que des entreprises en bonne santé font trainer les factures et que les procédures de recouvrement sont trop longues et trop lourdes. Mais l’administration pourrait aussi se regarder en face: malgré des efforts locaux, elle reste souvent un très mauvais payeur, on espère que la détermination dont elle fait preuve sera suivi d’effets, là-dessus aussi" (l’étude du cabinet Altares de septembre 2015 dénonçait effectivement l’Etat comme le plus mauvais payeur de France, avec 16 jours, en moyenne, de retard de paiement au-delà du délai légal).

"Nous sommes pris dans un système mafieux"

Cette procédure de dénonciation publique pourrait-elle changer la donne? Jean Claude Volot, l’ancien "médiateur des relations inter-entreprises" en 2010, en doute: "nous sommes pris dans un système mafieux, et nous sommes victimes des déséquilibres de notre tissu économique. Pas assez d’entreprises de taille moyenne pour vraiment résister aux gros, trop de petits qui préfèreront se taire, plutôt que de dénoncer celui qui les fait vivre, même mal".

Car pour que cette procédure fonctionne, encore faut-il que les faits soient bel et bien dénoncés à la répression des fraudes, la DGCCRF. La liste publiée demain sur son site est le résultat 2.500 contrôles, mais ce n’est sans doute que la partie immergée de l’iceberg. Sous le radar, des dizaines de milliers d’entreprises préfèrent se taire, en espérant des jours meilleurs.

Stéphane Soumier