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Comment les grandes surfaces ont fait main basse sur l'essence

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"Alors que la France ne comptait qu'une poignée de stations-service dans les hypers et supermarchés en 1980, la grande distribution représente désormais 45% du parc et 61% des volumes de carburant vendus."

La grande distribution carbure à l'essence. Une infographie du cabinet Bonial met en effet en lumière l'écrasante domination des hypers et supermarchés dans la vente de carburant en France. Aujourd'hui, près de 5.100 points de vente de la grande distribution disposent d'une station-service accolée au magasin, soit 45% du parc total hexagonal. À titre de comparaison, elles ne représentaient que 4% du parc en 1980. 

En 35 ans, le paysage de la distribution de carburant en France s'est complètement transformé. Le nombre de stations-service a été divisé par près de 4. La France en comptait près de 42.000 en 1980 contre 11.269 à fin 2015. La grande distribution, qui est passée sur la période de 1.600 à 5.100 stations-service, a asséché le réseau des petits pompistes qui a complètement disparu aujourd'hui. Le nombre de stations-service du réseau traditionnel (Total, Shell, Esso, les indépendants comme Avia...) est passé de 40.000 à 6.200 aujourd'hui. D'ailleurs aujourd'hui, c'est Carrefour qui dispose du plus grand nombre de stations-service en France avec 2.800 points de distribution de carburant.

1985, le litre d'essence atteint son pic historique

Si la grande distribution fait quasiment jeu égal en nombre de stations-service, il n'y a pas photo en ce qui concerne les volumes écoulés. Plus de 6 pleins sur 10 (61%) s'effectuent désormais chez Carrefour, Leclerc, Intermarché ou une autre enseigne du secteur. 

Comment la grande distribution a-t-elle fait main basse sur le carburant? Pour le comprendre, il faut remonter au milieu des années 70. Après les deux chocs pétroliers, le prix de l'essence qui n'avait quasiment pas bougé durant la décennie précédente se met à flamber. Entre 1971 et 1979, le litre d'essence à la pompe fait plus que tripler, passant sur la période de 1,16 à 3,7 francs. Ce qui inquiète particulièrement un secteur: celui de la grande distribution, qui craint que ces dépenses croissantes consacrées au carburant ne se fassent au détriment des achats en magasin.

Édouard Leclerc veut s’attaquer au marché des produits pétroliers et faire dans le pétrole ce qu'il a fait dans le commerce: briser les monopoles pour casser les prix. Problème: la distribution de pétrole est très réglementée en France et seules quelques sociétés ont le droit d'importer du carburant en France. À ce monopole industriel s'ajoute un monopole d'État sur les prix. Les stations ne peuvent pas pratiquer les tarifs qu'elles souhaitent. Après une bataille de plusieurs années, Leclerc obtient donc en 1978 l'élargissement de la licence d'importation de carburant. Certaines stations commencent à pratiquer des rabais, contrevenant ainsi au monopole d'État. Cela vaut au mouvement Leclerc quelque 467 procès en quelques années. L’affaire est, en définitive, portée devant le juge européen qui, dans un arrêté du 25 janvier 1985, donne raison au mouvement: le prix des carburants peut désormais être fixé librement. C'est d'ailleurs en 1985 que le litre d'essence à la pompe atteint son plus haut historique: 5,73 francs, soit l'équivalent de 1,51 euro actuel en tenant compte de l'inflation.

Quand les grandes surfaces abusent

La porte est entrouverte désormais, et toute la grande distribution va s'y engouffrer. Les enseignes créent toutes des filiales dédiées au carburant, les stations-service fleurissent sur les parkings des hypers et des supermarchés. Pour faire baisser les prix, la distribution dispose de deux leviers: acheter moins cher et réduire sa marge. Les grandes surfaces se fournissent ainsi auprès des grands pétroliers mais achètent aussi une part non négligeable de leur carburant (de l'ordre de 20%) sur le marché libre de Rotterdam.

Mais surtout, les Leclerc et consorts acceptent de ne pas gagner grand-chose sur le carburant qui est un produit d'appel. L'enseigne bretonne n'hésite pas à faire de temps à autre des opérations "essence à prix coûtant" à des moments clés comme la rentrée scolaire. Sous la pression du secteur, la marge sur le litre d'essence se réduit année après année. Elle se situe aujourd'hui sous les 10 centimes d'euro par litre, soit l'une des plus faibles marges d'Europe. Trop peu pour les stations à faibles volumes, obligées de tirer le rideau. Mais aussi pour de grands groupes internationaux comme Shell et BP qui se sont quasiment retirés du marché français, vendant leurs stations à des groupements d'indépendants aux structures de coûts plus légères comme Avia.

En quelques décennies, la grande distribution qui dénonçait les monopoles a réussi à créer le sien. Et elle en profite. Lors de la pénurie de carburant de mai, certaines enseignes ont été pointées du doigt pour leurs pratiques. Le consultant spécialisé Olivier Dauvers a ainsi relevé qu'un magasin Intermarché n'a pas hésité à facturer 3 euros son litre d'essence, et le supermarché Leclerc de Plancoët dans les Côtes-d'Armor a conditionné l'accès à la pompe à l'achat de 60 euros dans son magasin. 

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Frédéric Bianchi