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Auchan se réorganise et décentralise

Le distributeur opte pour la décentralisation afin de donner plus d'autonomie à chaque entité nationale pour mieux coller aux tendances de consommation locales.

"Notre organisation mondiale devient un frein", s'alarmait le patron de Danone en novembre dernier. Avec son plan de restructuration au nom évocateur, "Local first", le groupe veut désormais passer d'une logique d'organisation par métier à une organisation par zones.

La logique est la même chez Auchan. Redonner de l'autonomie aux entités locales, pour s'adapter aux spécificités des consommateurs et ainsi gagner en efficacité. Un changement radical qui répond à la demande, toujours plus forte pour les produits locaux et les circuits courts.

"Permettre à chaque pays de faire émerger, de manière autonome, un projet commercial fort, différenciant, adapté aux attentes locales des clients et incarné par les équipes": c'est le mot d'ordre de cette évolution de la gouvernance du groupe, annoncée dans un courrier aux salariés signé de Barthélémy Guislain, président d'Auchan Holding et représentant des actionnaires familiaux, et que plusieurs médias, dont l'AFP, ont pu consulter mardi.

Chaque entité nationale devient une entreprise autonome

Concrètement, chaque entité nationale doit devenir "une entreprise autonome" et le groupe, une "fédération" de ces entreprises. Chaque entité nationale sera "animée par un directeur général" et organisée "autour d'un binôme président/vice-président, entouré d'un Conseil qui accompagne le directeur général".

Le groupe de la galaxie Mulliez (Decathlon, Leroy Merlin, Boulanger...) entend ainsi favoriser "l'autonomie et la responsabilisation de tous les collaborateurs". Cette nouvelle organisation, qui demande "une phase de transition", doit être mise en place "dans les prochains mois", selon ce courrier.

S'ils en tirent des conclusions un peu différentes, l'ensemble des représentants syndicaux sondés par l'AFP estiment que "c'est la famille Mulliez qui reprend les rênes", comme le dit Pierre Fostier, délégué Force Ouvrière, à l'AFP. "Ca peut-être un bon signe, s'ils investissent pour rénover et moderniser les magasins", estime-t-il.

"Ils sont peut-être moins dans la rente et plus dans l'entreprise", a également réagi Guy Laplatine, délégué syndical central CFDT, Bruno Delaye, délégué CFTC, se disant de son côté "un peu abasourdi par cette reprise en main".

Reprise en main des Mulliez

Cette lecture tient notamment à la nomination, à la tête d'Auchan France et Luxembourg, d'un tandem composé de Francis Cordelette comme président et surtout d'Alexandre Mulliez, petit-fils aîné de Gérard Mulliez, en tant que vice-président.

Le premier, passé par Boulanger, "a une longue expérience" de la distribution en France "ainsi que des équipes Auchan", ayant été président et directeur général d'Auchan France, et le second a notamment été directeur marketing et innovation à Auchan:Direct.

D'autres "tandems" ont été annoncés dans le même temps: Philippe Brochard et Odile Molle pour la Russie; Yves Claude, passé par Decathlon et Maxime Van Der Wees pour l'Espagne et le Portugal, Fatoumata Ba (ancienne du "Amazon africain" Jumia) et Théophile Lemaître sur l'Afrique. Edgard Bonte, actuel président d'Auchan Retail, doit devenir président d'Auchan Ukraine, Hongrie, Taïwan, et "Cessions et acquisitions".

Auchan est engagé depuis 2018 dans un plan de redressement financier et qui s'est récemment retiré de Chine. "Pour la première fois depuis longtemps, Auchan Retail sera au rendez-vous de ses objectifs budgétaires en 2020", a notamment déclaré Barthélémy Guislain.

Mais "cette période de crise sanitaire n'a pas été une aide pour un plan de transformation, entre hypermarchés plombés par les confinements et consommation de produits non alimentaires en souffrance", observe Yves Marin, expert du secteur de la distribution au sein du cabinet Bartle.

Tendance de fond?

Le distributeur a en effet vu son modèle bousculé. "Avec Edgard Bonte, tous les pays devaient fonctionner de la même manière; aujourd'hui on nous dit que les pays vont retrouver leur autonomie", observe Bruno Delaye, de la CFTC, attendant désormais de "voir comment la transformation engagée d'Auchan France va être suivie, confortée ou remodelée ou pas".

"Ces changements de cap sans cesse, ce n'est pas rassurant pour les salariés. On s'attend à de nouvelles orientations, c'est instable, ça change sans arrêt", regrette également Guy Laplatine, de la CFDT. "Ce serait bien que (...) ceux qui lancent une stratégie l'appliquent", a aussi déclaré Pierre Fostier (FO).

Selon ces deux dernières sources syndicales, la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (Dirrecte) des Hauts-de-France a validé récemment le PSE annoncé à l'automne 2020 prévoyant la suppressions de 1.475 postes en France. Guy Laplatine attend "très peu de départs contraints" grâce aux mesures de reclassement internes et externes.

Cette tendance à la réorganisation par zones est amenée à prendre de l'ampleur, estiment certains économistes. En cause, la montée du protectionnisme dans de nombreux pays et les taxes douanières qui y sont associées.

La pandémie a aussi fait prendre conscience des risques que fait peser une organisation centralisée sur la chaine d'approvisionnement. Dans l'industrie, le groupe Saint-Gobain a par exemple lui aussi sauté le pas. Un choix payant de l'aveu même de son patron Pierre André de Chalendar, le groupe a réalisé une "marge d'exploitation record" au deuxième semestre de l'année dernière.

Raphaël Couderc avec OC et AFP