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Les prédictions d'Eric Larchevêque, co-fondateur de Ledger, sur l'avenir des cryptomonnaies

INTERVIEW - Eric Larchevêque revient pour BFM Crypto sur sa découverte du bitcoin, les turbulences de l'année 2022 et sa vision de l'avenir de l'écosystème.

Éric Larchevêque, le membre du jury le plus souriant de l’émission "Qui veut être mon associé?" sur M6, est aussi l’un des patrons les plus connus de l’écosystème crypto. Après avoir découvert le bitcoin en 2013, il fonde l'année suivante La Maison du Bitcoin (devenue Coinhouse en 2018) puis la licorne française Ledger. Dans cet entretien, ce dernier revient sur l'impact de la chute de FTX sur l'écosystème et livre ses prédictions sur l'avenir des cryptomonnaies.

Pauline Armandet: Comment avez-vous découvert le bitcoin?

Éric Larchevêque: C’était en 2013. Je venais de vendre ma start-up Prixing et je cherchais une suite à mon aventure professionnelle. A force de voir des mentions de Mt Gox et d’autres plateformes sur internet, j’ai commencé à être intrigué par cet "argent magique de l'internet" et je suis tombé sur le bitcoin. Au début, je pensais même que c'était une arnaque mais après plusieurs lectures de nombreuses ressources diverses, j'ai compris l’impact que pouvait avoir le bitcoin sur la société. Je savais que j’allais consacrer les prochaines années de ma vie au bitcoin. C’était une révolution pour moi au même titre que la révolution d'internet. Ma première approche du bitcoin aura été d'en miner tout seul dans mon bureau. J'ai ensuite acheté mes premiers bitcoins sur Paymium.

Un an après votre découverte, vous fondez la Maison du Bitcoin (aujourd'hui Coinhouse)...

J’ai rapidement réalisé que le minage était compliqué et industriel. J’ai eu l’idée d’ouvrir la Maison du bitcoin, en 2014, comme un lieu de vulgarisation sur le bitcoin et la blockchain. Il y avait aussi un comptoir, où les gens pouvaient acheter du bitcoin en payant des petits montants. J’ai dû expliquer le bitcoin, le minage, la blockchain à des centaines de personnes. Mon but c’était de leur ouvrir les yeux sur cette technologie, on était dans une volonté d’évangéliser. Puis la nécessité d’un lieu physique a fait son temps, avec sa fermeture en 2020. Aujourd’hui, on ne viendrait plus à un comptoir physique pour acheter 10.000 euros de bitcoins. Désormais, pour s’informer sur le bitcoin et les cryptomonnaies, il y a plein d’autres canaux. Des personnes font des vidéos explicatives, il y a aussi des influenceurs crypto. Mais il ne faut pas être naïf: certains influenceurs sont des vendeurs de scams (arnaques) qui utilisent l'envie de comprendre pour manipuler les gens.

Vous avez vécu 3 cycles baissiers ("bear market"), quel regard portez-vous sur celui de 2022?

Je pense que c’est bien qu’il y ait des cycles qui permettent aux gens de ne pas être dans une sorte de fièvre spéculative permanente, c’est salutaire pour la construction de l’écosystème. Je retiens de cette année 2022 que le Far West n’est pas terminé. Après le deuxième krach, je pensais qu’on commençait à construire un écosystème sur des bases solides, mais il y a eu la chute de FTX. Après Mt Gox en 2014, on a eu FTX en 2022. Cela ressemble un peu à un écosystème de clowns. Ce qui me peine, ce n’est pas tant la baisse du bitcoin, c’est que l’écosystème ne peut pas encore être pris au sérieux. L’affaire FTX va nous faire perdre 2 à 3 ans avant de tout reconstruire. La bonne nouvelle dans ce bear market, c’est que Bitcoin ne change pas, que les fondamentaux restent. Ce que je croyais il y a 10 ans, c’est toujours ce que je crois aujourd’hui. Rien ne va secouer ma croyance dans le bitcoin. Le meme "1 BTC = 1 BTC" est toujours valable et cela me rend serein.

Avec l’effondrement de FTX, il y a une prise de conscience du mantra "not your keys, not your coins". Cela bénéficie forcément à Ledger, que vous avez aussi fondé en 2014.

La proposition de valeur de Ledger n’a jamais été autant comprise et importante qu'en 2022. On se rend compte que si FTX tombe, on ne peut faire confiance à personne. Lorsqu’on n’a pas besoin de faire fructifier ses cryptomonnaies, il faut les laisser sur un hardware wallet (portefeuille froid), Ledger ou autre. Le mantra "not your keys, not your coins" n’est pas juste un slogan, c’est une véritable nécessité. Après, Ledger préférera toujours être dans un bull que dans un bear market.

D’où vous est venue l’idée de Ledger? Vous avez-vous-même perdu des bitcoins?

Je n’ai pas eu d’accident dans ce sens, mais je comprenais qu’il fallait assurer la nécessité de la conservation des clés privés. Il m’est apparu que proposer une solution sécurisée avec une expérience d’usage qualitative était indispensable pour accompagner le développement de Bitcoin. Cela répond à la philosophie de base du Bitcoin qui est la décentralisation. Nous avons créé le leader mondial de la sécurisation des clés privées et nous n’avons plus jamais regardé derrière nous.

Vous avez quitté Ledger en 2019 et vous avez intégré l'émission de M6 "Qui veut être mon associé?", dont la première édition a été diffusée en 2020. Est-ce que cela vous a éloigné de l'univers des cryptomonnaies?

Disons que je suis passé du monde de l’entrepreneuriat à cette émission. J’avais entendu parler du projet de M6, qui m’intéressait. Je me rappelle que M6 m’avait dit, voyant mon côté geek "Attention, les cryptos c’est incompréhensible pour Monsieur et Madame Michu". Du coup, au départ, j’ai été casté comme remplaçant mais j’ai finalement été retenu en tant que jury. Cette expérience m’a ouvert vers d’autres horizons, ça m’a donné envie de m’exposer à d’autres univers que la crypto. Pour autant, je ne me suis pas éloigné des cryptomonnaies. Si j’ai quitté mon poste de CEO de Ledger en 2019, je reste son premier actionnaire et je suis aussi au conseil d’administration. Je reste aussi un actionnaire important de Coinhouse. Je réalise également des investissements dans des sociétés cryptos, comme récemment Metav.rs. Je n’ai pas d’activité opérationnelle dans les cryptos mais l’essentiel de mes avoirs sont toujours en bitcoins. Je dors d’ailleurs beaucoup mieux la nuit avec mes avoirs en bitcoins qu’en euros.

Quelles prédictions faites-vous pour l'écosystème crypto pour les prochaines années?

Je crois beaucoup à la notion du web 3 qui met l’utilisateur au centre. Finalement, l’utilisateur passe de produit à acteur. Nous aurons une vraie adoption des cryptos le jour où les gens ne savent pas qu’ils utilisent ces technologies pour accéder aux services. L’enjeu, c’est l’expérience utilisateur qui doit être extraordinaire et que les gens ne se posent plus la question de savoir ce qu'ils utilisent pour payer. Pour autant, je pense qu'on est encore très loin d'une utilisation du bitcoin pour payer sa baguette de pain en France. La prochaine grande étape de l'écosystème pour moi, ce sera quand les Etats de premier plan auront des réserves en cryptomonnaies. Cela pourrait arriver d’ici 5 ans. Je pense d’ailleurs que c’est déjà le cas pour certains Etats, hors cas du Salvador, même s'ils n'osent pas l'avouer. Je pense que cela arrivera en raison d'un délitement économique majeur des monnaies.

Vous avez beaucoup parlé du bitcoin, mais assez peu de l'ether, beaucoup utilisé dans le web 3.

Il est vrai que les blockchains Ethereum et Bitcoin ne correspondent pas du tout au même besoin. Je ne suis pas un Bitcoin maximaliste, et je pense qu'Ethereum répond à d’autres problématiques, indispensables pour construire le web 3. En revanche, quand il s’agit de l’aspect plus financier et monétaire, le bitcoin joue un rôle qu'Ethereum ne joue pas. Par exemple, je serais clairement moins à l'aise si j’avais tous mes avoirs en ethers.

Pauline Armandet