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Comment Michelin a développé en local ce masque réutilisable

Le groupe Michelin, des chercheurs du CEA (Commissariat à l'énergie atomique) et des PME de la région Auvergne-Rhône-Alpes se sont associés pour concevoir un masque réutilisable à l'infini, avec un système de filtres interchangeables. Avec plus de 500.000 précommandes, la production vient de démarrer. Vendu 28 euros, il est destiné aux professionnels mais une offre grand-public est en préparation pour fin juin.

Quand des acteurs économiques de la région Auvergne-Rhône-Alpes jouent collectif face à la crise sanitaire. Des ingénieurs de Michelin, géant mondial basé à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), et du commissariat à l'énergie atomique (CEA) de Grenoble (Isère) ont conçu en quelques semaines un masque réutilisable "à l'infini", avec un coût d'utilisation très limité. 

Vendu 28 euros, pour le moment uniquement aux professionnels, il fonctionne avec des filtres utilisables 100 fois, ramenant le coût à 28 centimes par utilisation. Un prix à comparer au prix de 2 à 5 euros pour les masques "de base" jetables, amenés à connaître un grand succès au cours des prochaines semaines. 

Un cahier des charges exigeants

Ce projet avait été évoqué début avril. Comme d'autres industriels, Michelin fait alors part de ses initiatives pour répondre aux besoin de la crise sanitaire, dont l'idée de concevoir masques réutilisables avec un coût d'usage très limité.

L'objectif: trouver une solution intelligente pour protéger les salariés du spécialiste français des pneumatiques qui se préparent à reprendre le travail, tout en proposant cette solution au plus grand nombre, professionnels de santé et d'autres secteurs, et pourquoi pas le grand-public.

"Dès le début du confinement, la philosophie de ce projet nous a beaucoup plu, avec cette volonté d'avoir un produit qui réponde rapidement à un problème concret avec une notion de fabrication locale", résume Marc Desbois, spécialiste de l'impression 3D métal et plastique chez Michelin et qui a coordonné ce projet de masque réutilisable.

Au début du projet, le cahier des charges est créé avec le CEA, qui travaille régulièrement avec Add-Up, filiale de Michelin spécialisée dans la fabrication additive, l'autre nom de l'impression 3D. Les priorités sont fixées, notamment sur la performance technique du masque, avec une forte qualité de filtration (la capacité à laisser passer plus ou moins de particules) et de respirabilité (la capacité de respirer à travers le filtre, il faut tout de même que de l'air passe), le tout en cherchant à maximiser l'étanchéité.

"Le taux de fuite, c'est à dire la part d'air non-filtré que l'on respire à travers le masque, est de moins de 1% sur notre masque. Sur un masque FFP2 on est à 8%: même si votre taux de filtration peut être meilleur, 8% du temps vous respirez de l'air non-filtré. Ce serait comme avoir une très belle fenêtre triple vitrage mais qui ne colle pas le mur", explique Marc Desbois.

Un petit exploit technique car le masque doit s'adapter à toutes les formes de visage, pour limiter au maximum l'écart entre la peau et la protection.

Un masque réutilisable sans avoir avec des filtres renouvelables

Autre volonté forte affichée: proposer un masque réutilisable (norme FM) plutôt que jetable (les FF comme les FFP2).

"Au début du projet l'idée était de proposer un masque de ce type, avec un filtre qui puisse être utilisé 100 fois. Comme il y a une dégradation progressive, nous avons opté pour un système de 5 filtres, utilisables chacun 20 fois pour tenir cet objectif, détaille Marc Desbois. Cette notion de masque réutilisable était fondamentale pour nous, à la fois d'un point de vue économique mais aussi écologique: notre filtre de 9,5 cm de diamètre est trois fois moins grand qu'un masque papier qui recouvre tout le visage afin de limiter l'usage de ce matériau en tension actuellement."

Industrialisation rapide

En tant que géant industriel et leader mondial dans son domaine, Michelin a également apporté sa capacité d'organisation de la production.

"Nous devions être capables de produire rapidement et en grande quantité ce masque, si on arrive après la guerre ou qu'on est pas capable de répondre à la demande, cela ne sert pas à grand-chose", souligne Marc Desbois. 

Tout le développement a ainsi été réalisé avec de l'impression 3D, pour concevoir rapidement les prototypes conçus avec le CEA. Certains ont même été testés par des équipes de soignants du CHU de Grenoble pour avoir des retours d'utilisateurs particulièrement concernés par la situation. Un point décisif car il reste impossible d'avoir des retours de sensations "humaines" sur un logiciel de conception par ordinateur. 

Les différentes parties du masque Ocov.
Les différentes parties du masque Ocov. © Ouvry

Pour limiter les coûts, c'est la méthode d'injection plastique qui a été retenue pour la production. Elle est assurée par APA, une PME du Puy-de-Dôme. Une fois les différents moules créés, le coût unitaire diminue avec la montée en volume.

D'autant que les objectifs sont ambitieux: après une présérie de 5000 unités, la production du modèle définitif a bien débuté. Michelin veut produire un million de masques par semaine courant mai et plus de cinq millions d’ici fin juin. Une dizaine d'entreprises sont ainsi impliquées dans la production. 

Bientôt sur tout le nez des Français?

"Dans les conditions actuelles, nous voulions être complètement autonomes avec un produit 100% français, on a finalement un masque entièrement conçu, testé et assemblé en région Auvergne-Rhône-Alpes", note Marc Desbois. 

Ce masque, baptisé "Ocov", est désormais fin prêt pour protéger un maximum de personnes du coronavirus. Il commencera à être livré à partir de lundi 4 mai, nous a indiqué Ouvry. Cette PME lyonnaise spécialisée dans les équipements de protection biologique et chimique a également participé à la conception et la certification du masque. 

L'entreprise nous a confié avoir déjà reçu près de 500.000 précommandes de professionnels, qui sont en général de grands industriels qui se préparent à redémarrer leur production. 130.000 unités ont été commandées par Michelin, la région a aussi fait partie des premiers clients.

Si les entreprises peuvent déposer une demande de devis sur le site créé pour l'occasion, les particuliers peuvent également manifester leur intérêt via le formulaire de contact. Ouvry recherche actuellement des partenaires dans la distribution et pourra ainsi les prévenir des réseaux retenus, grande distribution et e-commerce par exemple, a priori fin juin.

Le prix de 28 euros, pour le masque et ses 5 filtres, devrait rester le même, tout comme le design.

Julien Bonnet