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A Lagos, ce qui se cache derrière les 152 effondrements d'immeubles depuis 2005

Cette vue aérienne prise le 2 novembre 2021 montre les décombres de l'immeuble de 21 étages qui s'est effondré à Ikoyi, à Lagos, le 1er novembre 2021

Cette vue aérienne prise le 2 novembre 2021 montre les décombres de l'immeuble de 21 étages qui s'est effondré à Ikoyi, à Lagos, le 1er novembre 2021 - Benson Ibeabuchi © 2019 AFP

En début de semaine, un gratte-ciel de 21 étages s'est effondré faisant au moins 36 morts. Depuis une quinzaine d'années, ces drames sont devenus courants dans la capitale économique du Nigeria.

Comme un funambule, un jeune ouvrier avance pas à pas sur un simple échafaudage en bambou, des dizaines de mètres au-dessus du sol, sur le chantier d'un centre commercial de luxe à Lagos, capitale économique du Nigeria. Pieds nus, une longue tige en fer sur ses épaules, il surplombe le vide, sans corde ou filet de protection pour le retenir. La peur se lit sur son visage. A cette hauteur, un faux pas et la chute est fatale.

Dans chaque rue ou presque des quartiers chics de Lagos, bouillonnante mégalopole de 20 millions d'habitants où l'extrême pauvreté côtoie la plus grande richesse, des ouvriers à peine sortis de l'adolescence oeuvrent jour et nuit dans des conditions de sécurité déplorables pour faire sortir de terre des immeubles de luxe. Des chantiers similaires à celui du gratte-ciel de 21 étages qui s'est effondré lundi tuant au moins 36 personnes, dont de nombreux ouvriers.

Les opérations de sauvetage sont toujours en cours et le bilan pourrait s'alourdir, le nombre de personnes présentes au moment de l'effondrement n'étant pas connu. Une enquête a été ouverte pour déterminer les causes de l'effondrement, mais selon les autorités, "des erreurs ont été commises à tous les niveaux" et le directeur de l'agence de régulation des bâtiments a été suspendu.

"Rogner sur la qualité"

Les spéculations vont bon train dans la presse locale, mais des acteurs du secteur affirment, tous sous le couvert de l'anonymat, que plusieurs étages ont été ajoutés - probablement avec la complicité de fonctionnaires véreux - à l'édifice prévu, dont la structure ne pouvait en supporter que quinze. "Il est certain que ce drame aurait pu être évité, il y a toujours des signes en amont qu'un immeuble va s'effondrer, comme des fissures sur les poteaux", affirme à l'AFP le responsable d'une entreprise de construction à Lagos.

"La plupart des constructeurs à Lagos ne respectent pas les normes (...) et pour faire toujours plus de profit, ils n'hésitent pas à rogner sur la qualité", accuse l'entrepreneur. Il assure que sa compagnie est l'une des seules à respecter les règles du jeu, et est par conséquent deux fois plus chère.

Mardi, lendemain du drame, deux autres bâtiments se sont encore effondrés à Lagos, sans faire de victime. "Dans la plupart des cas, les entreprises trichent pour faire plus d'argent et mettent la vie des gens en danger, celles de leurs ouvriers ou de ceux qui habiteront dans ces immeubles", abonde le responsable d'une agence immobilière à Lagos.

Depuis 2005, au moins 152 immeubles se sont effondrés dans la mégalopole, selon les données collectées par le chercheur nigérian Olasunkanmi Habeeb Okunola, de l'université sud-africaine de Witwatersrand. En 2014, l'effondrement d'une église, qui avait coûté la vie à plus d'une centaine de personnes, avait particulièrement ému au Nigeria. Les effondrements à Lagos "sont directement imputables à la cupidité et à l'ignorance des développeurs en charge de la construction", selon les résultats d'une étude de Olasunkanmi Habeeb Okunola.

Manque de personnel qualifié

Mais il pointe également du doigt "le peu de contrôle" sur les chantiers, "le manque de personnel qualifié et d'équipements adéquats", ainsi que la corruption de certains agents chargés de délivrer les permis de construire. A quelques kilomètres du gratte-ciel qui s'est effondré lundi, dont les appartements devaient être vendus plusieurs millions d'euros, trois ouvriers s'activent pieds nus, sans casque, mais un gilet jaune réfléchissant sur le dos. Sous une chaleur accablante, ils érigent le premier niveau d'un immeuble de trois étages.

Agé de 23 ans, l'ingénieur structures, en charge du chantier, reconnaît travailler "parfois un peu à vue". Il admet aussi que le ciment utilisé n'est pas toujours de très bonne qualité: "mais c'est comme ça partout, chacun prend sa part". Et si les agents des services de l'Etat passent régulièrement pour inspecter les travaux, "il y a toujours moyen de s'arranger", glisse-t-il timidement.

"On n'a pas non plus de trousse de secours, de toilettes pour les ouvriers ou de chaussures fermées et les accidents sont fréquents", ajoute-t-il.

Le corps de Wale Olajide, l'un des ouvriers présents sur le site, en atteste. Ses jambes, ses bras, ses mains sont constellées de dizaines de cicatrices. Tout ça pour 4.000 nairas par jour (à peine 8 euros). "On n'a pas le choix, on fait ce travail parce qu'on ne trouve rien d'autre", dit-il.

Englué depuis la chute des cours du pétrole en 2016 dans une crise économique qu'a aggravée la pandémie de Covid-19, le Nigeria peine à offrir des emplois à ses 210 millions d'habitants. "Ici, il n'y a pas d'emplois, alors l'argent compte plus que la vie", lâche l'ouvrier.

https://twitter.com/DianeLacaze Diane Lacaze avec AFP Journaliste BFM Éco