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La France, championne d'Europe de l'actionnariat salarié

La France est loin devant ses voisins européens en termes de participation des Français au capital des entreprises dont  ils sont salariés.

La France est loin devant ses voisins européens en termes de participation des Français au capital des entreprises dont ils sont salariés. - Eres

En 2014, dans 8 grandes entreprises françaises sur 10, les salariés avaient voix au chapitre lors de l'assemblée générale des actionnaires. Un record européen. L'actionnariat salarié se révèle positif pour la direction comme pour les employés et les cadres actionnaires.

Nul autre salarié européen ne détient autant de capital et de pouvoir sur son entreprise que les Français. En atteste une étude du cabinet Eres, qui conseille les entreprises dans leur projet d'actionnariat salarié et d'épargne salariale, parue ce mardi. Selon cette enquête, "la France est incontestablement le leader européen de l'actionnariat salarié", souligne Jérôme Dedayan, associé chez Eres sur BFM Business

Lorsqu'on parle d'actionnariat salarié, il ne s'agit pas de l'employé qui décide d'acheter trois actions de sa société en Bourse, mais bien de cette politique qui consiste à proposer collectivement à l'ensemble des effectifs d'investir sur les titres de la société, précise-t-il.

Ainsi, en 2014, 80% des principales entreprises françaises avaient ouvert leur capital à leurs salariés. Une proportion largement supérieure à celles qui a cours dans les autres pays d'Europe, où la moyenne (France comprise) se situe à 47%. Ainsi, sur tous les actionnaires salariés recensés en Europe, 40% sont Français. 

La part du capital de l'entreprise détenue par les salariés est en outre bien plus importante en France que dans le reste de l'Union. Elle atteint 3,9% dans l'Hexagone (la moyenne européenne se limite à 1,6%). Sur le total des parts d'entreprises détenues par les salariés en Europe, 30% sont des titres de sociétés françaises détenus par des ressortissants français.

Le seul lien des Français avec la Bourse

Les salariés de l'Hexagone disposent ainsi d'un pouvoir non-négligeable au sein de ces entreprises. D'autant qu'en France, les actionnaires de long terme bénéficient de droits de vote doubles. Ils peuvent donc jouer un rôle majeur dès lors qu'une décision nécessitant l'approbation des actionnaires n'est pas garantie d'obtenir une large majorité. En moyenne, dans les 120 entreprises les plus performantes du pays, celles qui cotent au SBF 120, les actionnaires salariés disposent en effet de 5% des droits de vote.

Ce particularisme français est-il bénéfique pour les entreprises? "C'est important parce que c'est souvent le seul lien que les Français, n'étant pas propriétaires d'actions en direct, ont avec la Bourse", relève Jérôme Dedayan. Aujourd'hui en effet, "il n'y a quasiment plus de petits porteurs, tout est intermédié par des fonds communs de placement", souligne-t-il. Or pour lui, il est primordial que les Français soient actionnaires de leur société, afin de les "réconcilier avec l'entreprise privée".

Pour l'entreprise, distribuer une large part de ses titres aux salariés permet de "renforcer le sentiment d'appartenance du salarié, et sa fidélité via des mécanismes de rétribution plus avantageux sur le long terme", indique Olivier de Fontenay, le directeur général d'Eres.

Des actionnaires qui défendent l'entreprise des attaques

En outre, les "actionnaires salariés sont des actionnaires de long terme, pendant cinq ans minimum", précise-t-il. Et c'est une chance pour les dirigeants de l'entreprise car "ce bloc d'actionnaires, là pour longtemps, est généralement assez solidaire avec la direction", souligne encore Olivier de Fontenay. Disposer d'un actionnariat salarié important constitue un bon moyen de s'assurer que ses résolutions seront votées en assemblée générale. En tout cas pour celles qui concernent la stratégie de l'entreprise. Car "les salariés peuvent être plus tatillons sur la rémunération des dirigeants ou les dividendes", admet-il.

En revanche, de manière systématique, ces actionnaires "défendent l'entreprise lorsqu'elle est attaquée", affirme Olivier de Fontenay, qui rappelle l'exemple de la Société générale, objet d'une OPA hostile de BNP, sauvée in extremis par ses salariés qui avaient fait bloc.

Pour les cadres et les employés concernés, il y a également des avantages. Outre le supplément de rémunération que constituent ces titres, cette participation leur permet de "participer aux décisions de l'entreprise", explique Loïc Dessaint, directeur général du cabinet de conseil aux actionnaires Proxinvest. D'autant que, "dès lors qu'ils détiennent plus de 3% du capital, ils ont droit à un siège dans le conseil d'administration", indique le spécialiste.

Les salariés prennent de plus en plus la parole

Exercent-ils pour autant un contre-pouvoir? Loïc Dessaint constate qu'ils deviennent "plus indépendants, déposent leur propres résolutions en assemblée générale". Et de rappeler que des actionnaires salariés d'Orange, en 2012, avaient soumis une contre-proposition sur les dividendes, de deux tiers inférieurs à ceux proposés par la direction. "Les salariés prennent de plus en plus la parole, lancent le débat, même si cela reste minoritaire et assez mal-vu par le patron", détaille le DG de Proxinvest. Pourtant, les salariés sont de bons actionnaires selon lui puisqu'ils sont "très très impliqués" et "ont une très grande connaissance de leur groupe".

Si la France conserve son leadership en Europe, elle reste encore loin derrière les Etat-Unis. Et elle n'est pas bien partie pour les rattraper: le nombre d'actionnaires salariés a chuté en 2014, pour la troisième année consécutive, alors qu'il avait progressé de manière continue entre 2007 et 2011. Principale cause de ce recul, selon Eres, la hausse du forfait social, cette charge qui pèse sur tous les éléments de rémunération des salariés, décidée en 2012 avant d'être retoquée par le gouvernement Valls l'été dernier, et d'être annulée dans la loi Macron.

Méthodologie: l'étude se base sur des données publiques telles que les documents de référence des entreprises et leurs communiqués de presse, ainsi sur que des statistiques de la Fédération européenne de l'actionnariat salarié. Soit des données sur 2.200 premières capitalisations boursières européennes dont 250 françaises.

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco