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Les pièges de la responsabilité sociale et environnementale pour les banques

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- - PHILIPPE HUGUEN / AFP

Une démarche certainement louable, dont il faut néanmoins se demander si elle ne risque pas de se refermer comme un piège sur les banques.

Les banques s’engagent ! Et révisent en conséquence leurs engagements. Il y a quatre ans, ainsi, Natixis arrêtait de financer les entreprises (centrales thermiques, mines, …) dépendantes à plus de 50% du charbon. Au même moment, le Crédit Agricole commençait également à se désengager de ces activités. Et sa filiale Amundi a exclu de son portefeuille d’investissements les entreprises réalisant plus de 25% de leur chiffre d’affaires dans l’extraction de charbon ou en produisant plus de 100 millions de tonnes par an. Autant d’engagements respectables. Et une démarche certainement louable, dont il faut néanmoins se demander si elle ne risque pas de se refermer comme un piège sur les banques. Et si celles-ci, qui sont aujourd’hui fières d’afficher leurs responsabilités sociales et environnementales, ne risquent pas d’assez vite déchanter.

Traditionnellement, neutralité et discrétion caractérisaient l’ethos bancaire. Il n’en va plus tout à fait ainsi. Vis-à-vis de leurs actionnaires et de leurs clients, comme vis-à-vis de leurs collaborateurs actuels et futurs, les banques sont de plus en plus comptables d’un risque de réputation qui inclut désormais non seulement leurs activités mais également les bénéficiaires de leurs services et financements. Cette évolution est loin de ne concerner que les banques mais ces dernières, parce qu’elles sont à la source des financements, qui sont la clé de tout, sont particulièrement et de plus en plus sous observation. En décembre dernier, ainsi, deux associations ont manifesté à Paris devant des locaux de Société Générale, accusant cette dernière de soutenir des énergies « sales », en particulier le gaz de schiste aux Etats-Unis. Un peu auparavant, réagissant à la publication d’un rapport de l’ONG Oxfam France, dénonçant des établissements financiers français « accros aux énergies fossiles », le ministre de l’Economie et des Finances annonçait immédiatement vouloir réunir les banquiers, assureurs et gestionnaires d’actifs français pour qu’ils s’engagent à arrêter tout financement des activités les plus polluantes.

Les banques françaises sont pourtant loin de fuir leurs responsabilités. Beaucoup d’entre elles leur accordent désormais de plus en plus d’importance. De toute façon, les banques n’ont pas le choix. Au-delà du respect de leurs obligations légales et réglementaires, leurs engagements mêmes commencent à être scrutés par l’opinion publique. C’est un fait et cela exige de nouvelles approches et de nouvelles compétences en matière d’analyses des risques et de gestion d’image. Depuis quelques années, ainsi, les établissements renforcent leurs ressources dédiées à la gestion de leur responsabilité sociale et environnementale. Le problème, toutefois, est que celle-ci n’a pratiquement pas de limites !

Or, dès lors que le critère de légalité n’est plus seul légitime mais qu’il faut également répondre des activités en termes d’impacts collectifs, toute une casuistique ne peut manquer de se développer, quant à la nature même et quant à la mesure de ces impacts. Et quant aux principes qui guident ces activités. Est-il bien, par exemple, de financer ce qui est licite dans d’autres pays mais ne l’est pas ici ? Le gaz de schiste en fournit un exemple. Comme le nouveau marché du cannabis aux Etats-Unis.

Car, bien entendu, on n’en restera pas au charbon, ni même aux seules questions environnementales. Aux Etats-Unis, Bank of America ou Citi ont annoncé des restrictions concernant le financement du secteur des armes à feu. Dès lors que l’incarcération d’étrangers en situation irrégulière a pu être dénoncée outre-Atlantique, JP Morgan Chase a décidé de ne plus financer de prisons privées. Paypal peut interdire les paiements et fermer les comptes de personnes qu’il accuse de propager des propos haineux. Mastercard pourrait faire bientôt de même.

Les banques ne risquent-elles pas ainsi de se retrouver entrainées dans des mouvements d’opinions qui prendront barre sur elles et sur la gestion de leurs engagements ? Car, bien entendu, si l’on refuse de financer ce qui est mal, comment peut-on refuser de financer ce qui est bien !? Si les banques sont dénoncées pour soutenir de mauvaises causes, le seront-elles moins si elles refusent de financer les bonnes ? Quitte à devoir soutenir des projets purement opportunistes ou sans logique financière saine ?

Enfin, se retirer ostensiblement de certaines activités - polluantes notamment - n’est-ce pas de la part des banques reconnaitre leur responsabilité directe dans les nuisances que sont susceptibles de créer tous les acteurs qui bénéficient de leurs financements ? C’est alors ouvrir une boite de Pandore dont il est bien difficile de prévoir ce qui pourra en sortir. Dans un récent rapport (https://acpr.banque-france.fr/le-changement-climatique-quels-risques-pour-les-banques-et-les-assurances), l’ACPR note que leur risque de responsabilité en matière de changement climatique n’est pas encore bien analysé par les institutions bancaires et les organismes d’assurance français. « Cette situation, juge l’ACPR, n’est pas satisfaisante, compte tenu du nombre croissant de recours observés au niveau international et du fait que ce risque peut également être un catalyseur du risque de transition. »

Le courage peut consister à garder un certain recul face à la doxa du moment et aux mouvements d’opinion, aussi intéressants et justifiés puissent-ils paraitre. Quand tout empressement à leur complaire, en revanche, n’est pas sans d’importants risques. Quoique rarement évoquée, cette problématique va sans doute désormais s’imposer et les banques devront en tenir compte. Ce qui n’aura rien de simple. Comme si bâtir la banque de demain n’était pas déjà suffisamment compliqué !

Guillaume ALMERAS