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Le plan secret de l’État pour remettre Alstom sur de bons rails

Le gouvernement pousse à un rachat par Alstom de l’activité de signalisation ferroviaire de Thales. Le PDG du groupe de défense refuse cette opération. Mais en coulisse, les discussions continuent.

Le 27 septembre dernier, en fin d’après-midi, s'est tenue à l’Elysée une réunion au sommet pour traiter la crise du site Alstom à Belfort. Le secrétaire général de François Hollande, Jean-Pierre Jouyet, et son adjoint, Boris Vallaud rencontrent le PDG d’Alstom, Henri Poupart-Lafarge, et son actionnaire Martin Bouygues. La fermeture du site et ses 400 emplois sont au cœur des discussions. Mais très vite, les deux patrons attaquent un autre front. Ils rêvent de racheter à Thales sa branche de signalisation ferroviaire pour la fusionner avec celle d’Alstom. Le projet traîne depuis cinq ans. Mais cette fois, la crise à Belfort cristallise les inquiétudes autour d’Alstom.

Le groupe ne vend plus de trains en Europe. Et la fermeture du site n’est que le début d’une série de restructurations en France. "Avec Belfort, Alstom a eu l’occasion de relancer le sujet de la signalisation de Thales" explique un proche de Henri Poupart-Lafarge. Le moment est bien choisi puisque l’État a emprunté à Bouygues ses 20% dans Alstom jusqu’en octobre 2017. En face, il détient aussi 26% de Thales et peut "orchestrer" ce meccano industriel.

"Jouyet est favorable à ce projet" assure une source proche d’Alstom. Il permettrait à l’État de montrer qu’il peut être un bon actionnaire pour l’industrie française. Boris Vallaud, lui, le pousse depuis deux ans. En 2014, il l’avait proposé quand il dirigeait le cabinet d’Arnaud Montebourg et qu’une partie d’Alstom avait été vendue à General Electric. D’ailleurs, la veille de cette réunion, l’ancien ministre du Redressement productif a fait une sortie inattendue en écrivant à Michel Sapin pour l’inciter à réaliser cette opération. Lui sait qu’en coulisse se jouent les discussions autour de ce schéma.

Bouygues veut sortir d’Alstom

Elles durent d’ailleurs depuis plusieurs mois. Au printemps dernier, tous les administrateurs d’Alstom se sont prononcés en faveur du projet. "Y compris les administrateurs de l’État", ajoute un proche du PDG pour souligner l’engagement des pouvoirs publics. "Il n’y a aucune négociation" assure la direction d’Alstom. Mais ses émissaires ont présenté ce plan à tous les niveaux du gouvernement. Le secrétaire d'État à l’Industrie, Christophe Sirugue, est "d’accord sur le principe mais les entreprises doivent lui proposer un projet", expliquent ses conseillers. Son administration pousse aussi car elle surveille la situation d’Alstom de près. Une étude qu’elle a commandée au cabinet ATKearney, rapporte que le groupe a "un problème de taille critique dans le ferroviaire face à Siemens et aux Chinois, explique un cadre du ministère. La consolidation est essentielle mais Alstom risque d’être avalé s’il ne grossit pas".

Avec le déclin de la fabrication de trains en Europe, la signalisation est la seule perspective réjouissante dans le secteur du rail. Les équipes de Bercy sont d’autant plus inquiètes qu’en octobre 2017, l’État rendra à Bouygues les 20% du capital d’Alstom qu’il lui avait prêtés en 2014 après la vente de la branche énergie à General Electric. "On sait bien que Bouygues veut sortir et qu’il cherchera un autre actionnaire comme il l’a fait pour l’énergie, explique un haut fonctionnaire. Mais il ne se passera rien avant les élections, le projet n’est pas mûr". Ce mardi 25 octobre, une source gouvernementale a assuré à Reuters qu’"une cession du pôle signalisation de Thales à Alstom n'était plus d'actualité".

Et pour cause. Le groupe de défense ne veut pas vendre sa branche de signalisation ferroviaire. Son PDG Patrice Caine y est farouchement opposé. "Il n'a jamais été question pour Thales de mettre en vente, ni d'adosser son activité de signalisation ferroviaire à qui que ce soit" répondait-il sèchement dans La Tribune après la sortie d’Arnaud Montebourg. D’abord, ce n’est pas le moment car Thales restructure sa signalisation ferroviaire. En perte l’an passé, elle sera à l’équilibre cette année avant de retrouver la rentabilité. Jean-Yves Le Drian se range derrière l’un des fleurons de l’industrie française de l’armement. "Le ministère de La Défense n’a pas envie de déstabiliser Thales pour soi-disant sauver Alstom", explique un proche du groupe.

Convaincre les Dassault

Jusqu’ici silencieux, les Dassault, actionnaires à 25%, se sont manifestés ce mardi en début d’après-midi. "Dassault Aviation soutient le management de Thales dans le souhait de conserver cette activité" a expliqué son PDG Eric Trappier" à l'agence Reuters. Le gouvernement n’ose pas leur forcer la main même s’il les a beaucoup aidés à vendre le Rafale. Mais les relations avec les pouvoirs publics sont toujours plus complexes. Les deux camps doivent respecter un subtil équilibre dans Thales. Ces jours-ci, Martin Bouygues aurait échangé avec le groupe Dassault pour défendre ce projet et tenter de les convaincre. Les deux groupes familiaux se connaissent bien. Dassault avait accepté d’investir aux côtés de Bouygues lors de sa tentative de rachat de SFR en 2014.

En face, Henri Poupart-Lafarge ne désarme pas. "Alstom travaille encore sur le dossier, confirme un des conseillers du PDG. Il est prêt à payer le juste prix, au-delà d’un milliard d’euros". Chez Thales, on estime que cette division vaut au moins 1,5 milliard… Avec un bon prix, les choses peuvent évoluer. "On regardera, nuance un proche de Patrice Caine. La signalisation ferroviaire n’est pas non plus une activité stratégique en termes de défense". La porte de Thales entrouverte, Alstom n’a plus qu’à faire une offre.

Matthieu Pechberty