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Libra, la nouvelle cryptomonnaie de Facebook est-elle fiable ?

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- - JOSH EDELSON AFP

Lancé dès 2020 à l’initiative de Facebook, le futur actif numérique se présente comme simple, accessible à tous et sécurisé. Du moins en principe…

Lorsque l’on pense monnaie virtuelle et que l’on réfléchit cryptomonnaie, on a tendance à se tourner du côté du Bitcoin avec les risques qui y sont associés. Volatilité, écueils inflationnistes, spéculations… Les problématiques qui entourent les cryptomonnaies sont légion.

Pourtant, depuis mardi 18 juin, Facebook a annoncé en grande pompe qu’il s’apprêtait à mettre en orbite, au cours du premier semestre 2020, une véritable monnaie virtuelle répondant au nom de Libra. Son ambition : servir, demain, de monnaie d’échange à près de 2,3 milliards d’utilisateurs dans le monde.

La sécurité en question

Contrôlé par 27 mastodontes à l’instar de Facebook bien sûr, mais également d’acteurs financiers comme Visa, Paypal ou encore Mastercard, Libra se targue de se positionner, contrairement au Bitcoin, comme un « stable coin » (comme une « monnaie stable ») ! Reste à savoir dans quelle mesure cette future monnaie virtuelle s’avère sécurisée…

En principe, Libra a tout pour plaire. A l’heure où Facebook continue de se trouver dans une délicate posture en ce qui concerne la préservation des données personnelles de ses utilisateurs, le géant des réseaux sociaux a décidé de s’entourer de firmes de renom pour élaborer une cryptomonnaie peu soumise à la volatilité des marchés.

Nathalie Janson, économiste et enseignant-chercheur au sein de NEOMA Business School, en sait quelque chose… « Ce qui différencie Libra du Bitcoin, c’est avant tout la manière dont cette monnaie virtuelle a été conçue et c’est en cela qu’elle se révèle stable. Libra est effectivement une cryptomonnaie, mais sa grande différence avec le Bitcoin repose sur le fait qu’il sera couvert par une réserve de monnaies officielles (euro, dollar, livre Sterling, Yen) sous forme de dépôts bancaires et de titres souverains à court terme ». Et de poursuivre : « Mark Zuckerberg sait parfaitement que le Bitcoin est très volatil, c’est la raison pour laquelle il a voulu opter pour ce modèle de monnaie stable qu’il n’est, bien sûr, pas le premier à exploiter. La stabilité de Libra est liée à cette couverture qui définit le taux de change fixe ». 

Pour autant, Facebook, dans la présentation de son projet, a beau affirmer que sa future monnaie numérique mondiale « combine les attributs des meilleures devises du monde », il n’en demeure pas moins que lui demander d’être « soumise à une inflation faible » relève, pour l’heure, bien davantage de l’utopie que de l’envisageable.

« Difficile de savoir si l’offre de Libra sera limitée comme celle du Bitcoin », pointe Nathalie Janson. « Le Bitcoin est de nature déflationniste ». C’est serait donc là la limite du Libra.

Outre sa stabilité financière et sa faible volatilité, l’objectif revendiqué par les 27 membres fondateurs tient au fait de séparer comme il se doit les données financières des données sociales. Le but étant de créer de la confiance auprès des utilisateurs. En principe, Facebook Inc (qui gère Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger) ne devrait pas avoir accès aux données financières de Calibra (le portefeuille numérique que proposera Facebook afin de stocker et d’utiliser des Libra). Le fait est que, compte tenu de l’historique de fuites et d’utilisations de données, la tâche pour convaincre les utilisateurs pourrait bien se révéler quelque peu délicate.

La rentabilité attendra

Si le business model sur lequel tablent les 27 sociétés cofondatrices s’appuie sur le fait de permettre, dans un premier temps, aux utilisateurs de transférer de la monnaie via smartphone quasiment gratuitement, Calibra devrait, dans un second temps, proposer des services financiers qui lui permettront de gagner de l’argent. « Cela se fera effectivement en deux temps », détaille l’enseignant-chercheur de NEOMA Business School. « Facebook aspire tout d’abord à gagner des utilisateurs et ensuite seulement à développer des services payants ».

A la question, « investir dans le Libra peut-il être rentable ? », l’économiste répond que « rien n’indique, pour le moment, que le Libra sera profitable. La seule chose que nous observons c’est que cette future cryptomonnaie sera indicée sur des réserves, d’où sa stabilité. Mais on ne peut affirmer que celles et ceux qui choisiront d’investir dans cette monnaie virtuelle gagneront de l’argent dès le début. Il faudra parier sur l’avenir ».

Quid de la souveraineté des Etats ?

Ainsi, Libra ressemblerait à s’y méprendre à un placement de bon père de famille dans la mesure où la prise de risques serait a priori faible et la rentabilité tout aussi limitée. En tous cas au départ... Mais d’autres observateurs y voient une menace nettement plus importante. Celle que représente l’émergence de cette nouvelle crypto-devise pour les pays.

Interrogé dans les colonnes de Libération, Gilles Babinet (entrepreneur et conseiller pour tout ce qui a trait au numérique au sein de l’Institut Montaigne), estime pour sa part que, sur le long terme, « il y a un risque politique : celui de voir émerger une puissance monétaire en capacité, notamment, d’influencer les marchés. C’est peut-être à l’échéance de cinq ou dix ans, mais c’est un risque significatif ».

En outre, celui qui s’était déjà prononcé par le passé en faveur du démantèlement de Facebook davantage, dit-il, pour « susciter le débat » que pour d’autres motifs, estime qu’« on ne peut pas lancer un système de paiement avec une échelle, à terme, de 2,5 milliards d’utilisateurs, sans une large concertation avec les parties prenantes, à commencer par les Etats ».

« Je ne vois pas Facebook rencontrer un succès dans les systèmes de paiement sans vouloir aller plus loin : si vous connaissez le comportement des gens, vous êtes capable de qualifier le risque attaché à l’utilisation de l’argent ».

De l’investisseur aux plus hautes sphères étatiques, la création de cette nouvelle crypto-devise suscite donc quantité d’interrogations sur le volet sécuritaire. Si ses cofondateurs ont mis un point d’honneur à en faire une monnaie stable, sa rentabilité et l’ingérence de Facebook sur ce créneau continuent d’interpeller les observateurs qui tablent sur le temps pour y voir un peu plus clair.

Julie COHEN-HEURTON